Je suis plutôt mitigée pour ce Writober.
C’était mon tout premier, et je dois avouer que j’ai été super emballée. Mais trouver le temps d’écrire un texte par jour, c’est plutôt compliqué, surtout quand on a d’autres projets à côté.
Je n’ai pas réussi à tenir la cadence, mais comme je voulais tout de même le terminer, j’ai un peu triché en regroupant plusieurs mots dans un même texte pour les trois derniers 🙊

Je rampai tout en maudissant Tristan, déjà plusieurs mètres devant moi. De la sueur me coulait dans les yeux, j’avais mal aux bras et aux jambes de crapahuter dans ce boyau depuis je ne sais combien de temps. Je n’y connaissais rien en spéléologie, et pour une première, la petite expédition qui aurait dû être rapide s’étirait et se complexifiait trop.
— Tristan, on peut faire une pause ? demandai-je.
Il s’arrêta, et je m’empressai d’aller jusqu’à ses pieds.
— Ce n’est plus très loin.
Je soupirai.
— Tu n’arrêtes pas de dire ça et pourtant ça fait une éternité que nous sommes là dessous !
Il se contorsionna pour tourner sa tête vers moi. Un grand sourire lui barrait le visage.
— Je t’assure qu’on y est presque Agna !
— J’espère que c’est vrai et que nous ne sommes pas perdus.
Nous reprîmes notre progression pendant ce qui me parut une éternité. Puis le plat se transforma peu à peu en pente douce.
— Je te l’avais dit !
Tristan accéléra jusqu’à ce que la lumière de sa frontale ne soit plus qu’un point lointain. Moi, je peinais à continuer d’avancer. Quand je crus entendre un cri, je relevai la tête. Mais il n’y avait plus que l’obscurité totale devant moi.
— Tristan ?
Aucune réponse. J’inspirai profondément et repartie. La pente devint plus abrupte, jusqu’à ce que je finisse par glisser sans pouvoir m’arrêter. Mon cri s’étrangla dans ma gorge et je fermai les yeux. Des petits cailloux venaient me fouetter le visage et mes mains commençaient à brûler à cause des frottements sur le sol. Puis je ne sentis plus rien d’autre sous moi que le vide. Jusqu’à ce que je heurte la surface de l’eau.
On me tira brusquement à la surface et je pris une brusque goulée d’air en ouvrant les yeux. Et je me rendis compte d’où nous étions. La salle était immense et le sol entièrement recouvert d’eau, plus ou moins profonde selon les endroits. Certaines des zones en calcaires ainsi que des stalactites et stalagmites étaient parsemés de cristaux violets, certainement des améthystes. Mais le plus impressionnant restait le plafond, qui en était totalement couvert. Les lumières de nos frontales les faisaient se refléter dans l’eau où nous nous trouvions. C’était sublime.

Il ressert le nœud de la cravate bleu pétrole, la remet droite. Mieux.
Un bouton supplémentaire de la chemise blanche est refermé. Parfait.
Il enlève une poussière imaginaire de ma manche de costume anthracite. Impeccable.
Il se regarde encore un moment dans le miroir. Ses yeux azurs sont froids.
Il finit par faire six pas pour ouvrir la porte de la chambre, sort dans le couloir et la referme. Dix autres pas l’emmènent devant une autre porte.
Il prend le temps d’inspirer longuement avant d’expirer lentement. Voilà, le calme. C’est exactement ce qu’il faut.
Sa main abaisse la poignée doucement, pousse le battant qui s’ouvre sans un bruit.
Baignée de lumière, la pièce blanche et immaculée est presque aveuglante. Il reste sur le seuil quelques secondes, le temps que ses yeux s’habituent.
Trois pas et il est à l’intérieur, referme. C’est seulement à ce moment-là qu’il entend les bruits.
Sa tête se tourne lentement vers la table qui occupe le centre de la chambre. Quatre pas l’en rapproche. Ses mains se posent sur le métal froid. Ça le réconforte. Bien. Les choses sérieuses vont commencer.
Ses yeux parcourent le corps nu étendu dessus. La fille se contorsionne dans ses liens. Mais les cordes et les nœuds sont solides, elle ne se libérera pas.
Il fait courir un doigt le long de son flanc et son cri est étouffé par le bâillon. Le bandeau sur ses yeux l’empêche de voir quoi que ce soit.
Elle est si menue, si fragile. La briser serait si facile. Longue inspiration, lente expiration. Le calme. Chaque chose en son temps.
Il recule d’un pas, prend un scalpel sur la petite table métallique à roulette. Quand il se rapproche, il est calme.
Plusieurs heures plus tard, quand il se tient à nouveau devant le miroir, la chemise et la cravate brûlent dans le jardin. Elles étaient couvertes de sang. Lui est totalement nu et l’eau de ses cheveux gouttent sur le plancher. Ses yeux sont hagards et il semble se demander où il se trouve.
Moi je suis impeccable sur le mannequin où il m’a posé. Le sang de la fille a renforcé mon emprise. Je ne m’inquiète pas, je sais qu’il finira par me reprendre. Demain ou même dans une semaine. Et quand il sera drapé d’anthracite, nous pourrons recommencer.

Nous avions quitté le navire depuis plusieurs heures et le paysage ne changeait pourtant pas. Les mêmes arbres qui bordaient le petit canal où nous ramions, leurs longues branches tombant jusque dans l’eau vaseuse. La brume ne nous lâchait pas, tout comme le froid mordant. Nous étions six sur la barque, sans compter le vieux qui nous servait de guide. Les autres étaient restés tranquillement sur le bâteau. Le capitaine inclus.
— Nous allons entrer sur les terres des géants.
Je relevai la tête pour dévisager le vieillard, mais il nous tournait le dos et regardait obstinément devant.
— L- les géants ? murmura quelqu’un.
— Je croyais qu’ils n’existaient plus, intervins-je.
— Oh c’est ce qu’on dit. Mais peut-être qu’il en reste encore quelques uns. Ça, personne ne le sait. Parce que personne ne s’aventure ici d’ordinaire.
— Pourquoi ?
Il lorgna dans ma direction de son œil unique.
— Parce que ses terres sont maudites.
— Boniments de bonnes femmes.
Il eut un rire sec.
— C’est ce que nous verrons.
— Vous êtes bien là vous.
— Moi ? Je ne descends pas de cette embarcation. Mes pieds ne fouleront pas la terre ferme. Vous devrez vous débrouiller.
Je haussai les épaules tandis qu’il reprenait sa position. Depuis le temps que nous arpentions les mers, nous avions entendu des histoires toutes plus abracadabrantes les unes que les autres.
— Nous y voilà.
Je failli lâcher ma rame. Sur la droite, la forêt commençait à se clairsemer, et laissait entrevoir les flancs d’une colline. Et là, au milieu des arbres, un squelette. Immense. D’au moins dix mètres de haut, il semblait s’être tranquillement couché là. Si l’on occultait l’épée gigantesque qui était plantée dans sa poitrine puis dans la colline derrière lui. La bouche était ouverte dans un cri muet.
Nous avions tous arrêté de ramer pour regarder ce spectacle invraisemblable. Alors oui, nous arpentions les mers depuis longtemps, mais jamais encore nous n’avions vu pareil chose.
— Vous êtes arrivé.
Un hurlement déchira le silence, tandis que la barque dérivait doucement vers le rivage. Oui, nous étions arrivés. Mais est-ce que nous repartirions ?

La prêtresse noue le premier ruban, le rouge, celui qui symbolise la passion, la force et la fertilité. Je lève les yeux vers Deliah, et je constate qu’elle est tout aussi émue que moi.
Son père s’approche avec le ruban orange, dont il entoure nos deux mains jointes. Encouragement, bonté et abondance. Venant de lui, ça me touche particulièrement qu’il ai choisi cette couleur. Il n’était pas vraiment favorable à notre union au départ. Nous avons dû batailler pour lui faire comprendre que nous nous aimions et que sa désapprobation ne changerait rien.
Ma soeur quant à elle s’approche avec le ruban jaune, qui représente le charme, la confiance, la joie et l’équilibre. Elle qui m’a toujours encouragée dans mes choix et poussé pour que je sois heureuse.
Viens le tour de ma mère, qui a pris le vert. Prospérité, charité et santé. Je lui sourit. C’est tout elle ça. Les choses les plus importantes à ses yeux. Le reste elle s’en fiche.
La mère de Deliah nous rejoint avec le ruban bleu. Sincérité, dévouement, patience et sérénité. C’est exactement les mots que j’aurai utilisés pour la décrire.
Son frère a choisi le noir, pour la sagesse, le succès et la vision. Ce n’est pas un homme d’affaires pour rien.
Lila six ans, la nièce de Deliah, a choisi le rose, qui symbolise le bonheur, la romance, l’unité et vérité. Parce que c’est sa couleur préférée.
Notre amie Gaëlle, une peintre qui commence à percer, à jetée son dévolue sur le ruban argent, pour la créativité, les valeurs, l’inspiration.
Enfin, ma grand-mère arrive, le ruban or entre les mains. Il représente l’énergie, la richesse, l’intelligence et la longévité. Pour une centenaire, ça lui correspond plutôt bien. Et c’est elle qui a le mieux prit le fait que je soit lesbienne et l’annonce de notre mariage.

Il s’installe sur la grande table en bois du salon, à quelques mètres de la cheminée, là où il aura plus de place. La neige tombe depuis un moment déjà, et les températures ont chuté.
Mais ça ne le dérange pas, il aime bien cette atmosphère. Surtout dans son chalet, perdu au milieu des montagnes des Alpes Suisse. Pas de voisins à plusieurs kilomètres, aucun accès l’hiver à moins d’avoir une moto neige. La tranquillité la plus totale.
Il ouvre la boîte, totalement noire, et en sort lentement son contenu, qu’il range en piles égales sur la table. Vient ensuite ses outils, qu’il aligne devant lui, du plus grand au plus petit. Et quand tout est parfaitement ordonné, il s’assoit, enfile les gants en latex. Non poudrés.
Il commence par la première pile, cherche pendant plusieurs minutes, découpe, assemble, colle. Puis une fois qu’il a terminé, il recommence, encore et encore. Quelques heures passent, et il est de plus en plus détendu. Oui, ça l’apaise. Il imagine la tête que vont faire les gens quand ils vont recevoir ses lettres.
Il finit par les regrouper pour les signer. Il aime faire ça en dernier. Avec une vraie plume et de l’encre, à l’ancienne.
𝔏𝔢 ℭ𝔬𝔯𝔟𝔢𝔞𝔲
A l’autre bout du pays, une semaine plus tard, un couple ouvre l’une des lettres. Ils ne savent pas de qui elle est. Peut-être leur fille qui fait des études dans un autre pays est qui n’a pas pu venir pour les fêtes de fin d’année ?
La femme l’ouvre, la déplie doucement. Puis elle pousse un petit cri en la lâchant sur la table, les mains devant la bouche et les larmes aux yeux. Son mari se précipite dans la cuisine, avise la feuille recouverte de lettres découpées dans des journaux et des magazines.
Lui aussi est saisi d’un mauvais pressentiment. Leur fille enlevée, une demande de rançon. Ça n’arrive pas qu’aux autres finalements. Il prend tout de même le papier pour le lire, et finit par éclater de rire.
“Papa, maman, je vous souhaite de très bonnes fêtes de fin d’année. J’ai trouvé sur internet ce monsieur qui fait des cartes de vœux très originales, j’ai pensé que ça vous plairait.
Je vous aime, Clara”
Son épouse lui arrache la lettre des mains pour la regarder à son tour. Elle ne rit pas, mais porte tout de même une main à son cœur, soulagée.

Je plantai mon couteau dans le corps devant moi et commençai l’incantation. Les symboles taillés dans la lame en pierre noire se mirent à briller d’une lueur bleutée, de même que ceux tracés dans la terre autour de nous. Je rejetai la tête en arrière tandis que le reflet illuminait les tatouages sur ma main, puis mon bras, alors que j’appelai l’énergie de la nature à moi.
En plein milieu de la forêt comme je l’étais, elle semblait inépuisable et infinie. Je la laissai m’envahir, me remplir, jusqu’à ce qu’elle ne déborde. Quelque chose me percuta brutalement avant de rejoindre le cadavre qui était parcouru de violents soubresauts.
Je retirai la lame tout en reprenant mon souffle, et le pouvoir s’estompât lentement pour regagner la terre, au même rythme que les battements de mon cœur ralentissaient et que l’éclat de mes tatouages refluait. Quand mon regard se porta à nouveau sur le corps, ses yeux étaient ouverts et brillaient d’une lueur bleutée.
Le chat sauta sur ses pattes et regarda la forêt qui nous entourait avant de reporter son attention sur moi.
— Intéressant.
D’un bond, je me retrouvai sur mes pieds quelques mètres plus loin, mon épée à la main et pointée sur l’animal. Habituellement, les démons que j’invoquai ne parlaient pas, ils n’étaient pas assez puissants.
— Et tu n’as pas trouvé mieux qu’un chat ?
— Un démon supérieur ?
— Tu ne sais pas ce que tu invoques ?
— Si, je le sais parfaitement.
— Bon, d’accord ! C’est moi qui me suis glissé dans ton pouvoir. Mais un chat, vraiment ?
J’avais ramassée ce félin mort sur le bord du chemin, et c’était le plus grand que j’ai jamais vu. Sa robe argentée singulière avait attiré mon regard.
— Tu es capable de retourner en enfer tout seul ou je vais devoir t’y remettre ?
— Je comptais m’attarder un peu ici.
— Pourquoi ?
— Je m’ennuie en enfer ! Et j’ai l’impression que quelque chose de palpitant est en train de se préparer.
Je rengainai mon épée et me rapprochai du chat.
— Tu as un nom ?
— Astaroth, dit-il en se redressant.
— Très bien Astaroth. Je te garde avec moi quelque temps mais à la moindre incartade, c’est retour en enfer.

Ses talons claquaient sur les dalles du trottoir. Son sac à main serré contre elle, elle slalomait entre les touristes et locaux. La chaleur en ce mois d’août était écrasante. Elle sentait son fin chemiser coller à son dos par la sueur. Quelle idée de rentrer à pied aussi. Mais elle s’était dit que ce serait encore pire dans le métro.
Elle marcha encore deux pâtés de maison. Ses pieds la brûlaient. Demain, elle penserait à prendre des ballerines dans son sac. Son travail de secrétaire exigeait qu’elle soit tous les jours tirée à quatre épingles. Chignon impeccablement tiré, chemise blanche, veste de tailleur coloré et jupe noire.
Son immeuble se dessinait enfin devant elle, de l’autre côté du trottoir. Plus que quelques mètres. Quelqu’un tenta de l’interpeller, mais elle ne s’arrêta pas. Rentrer chez elle au plus vite, c’est tout ce qui comptait. Retrouver son cocon, son chat, son homme et son ventilateur. Oui, elle allait passer la soirée devant ce dernier, jusqu’à ce que les températures chute et deviennent supportables. Alors elle irait s’écrouler sur leur lit king size.
Elle imaginait déjà le souffle d’air frais courir sur sa peau à la sortie de la douche froide qu’elle allait prendre en arrivant, quelle extase ça serait après cette journée horrible.
Elle fut brusquement sortie de ses pensées quand elle aperçut une voiture de police et de pompier garées devant son immeuble. Pourvu que monsieur Clark n’ait pas fait un autre malaise… La dernière fois, il avait failli tomber dans les escaliers.
— Mademoiselle, vous ne pouvez pas aller plus loin.
— Mais j’habite ici, au cinquième.
— Votre nom ?
— Loïse Keys, comme les clés.
Le policier consulte son bloc-note, pâlit légèrement.
— Ne bougez pas, je reviens.
Il finit par s’approcher avec un autre homme.
— Capitaine Fletcher, madame Keys. Veuillez me suivre s’il vous plaît.
Ils entrent dans le vestibule de l’immeuble, et il la fait asseoir sur l’une des chaises.
— Madame Keys, j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Votre mari est gravement blessé. Il est en route pour les urgences.
— Gravement blessé ? C’est-à-dire ? Comment ?
— Et bien, il a été tabassé à coup de ventilateur.

Je me réveille en sursaut et regarde aussitôt l’horloge au-dessus du bureau de la prof. Huit heures trente. Je soupire, me redresse et vérifie qu’elle n’a rien remarqué. Tout en bas de l’amphi, elle continue de débiter son cours d’une voix monocorde.
Nouveau soupir. Je regarde ma montre. Il est bien huit heures trente, pas d’erreur, l’horloge est à l’heure. Tous mes petits camarades semblent absorbés par le discours de la prof et prennent des notes. Je suis le seul que ça n’intéresse pas du tout visiblement.
Je tente d’essayer de suivre, comprend un mot sur deux. Je m’étire discrètement, bois quelques gorgées d’eau. Mais non, ça ne change rien. Je ne comprend toujours pas de quoi peut bien parler la prof. Encore un coup d’œil à ma montre. Huit heures quarante et une.
Sérieusement. Onze minutes seulement. Et nous sommes ici jusqu’à dix heures… J’ouvre mon carnet de note, prends un stylo et commence à griffonner dans la marge gauche. Finalement, les petits dessins recouvrent trois côtés de la feuille.
Je regarde mon poignet. Huit heures quarante-neuf. Je me remets droit, fait craquer mes doigts. La fille devant moi se retourne et me fusille du regard. Je me retiens de lui faire un doigt d’honneur. Ils sont tous tellement sérieux ici. Quel ennui.
Je sursaute quand les autres s’animent. Est-ce qu’on va faire une activité de groupe ? Je n’ai rien entendu du tout, alors je les regarde bêtement se mettre par deux ou trois. Ils ont l’air excités comme des puces. Pour une fois qu’ils montrent une quelconque émotion…
— Toi là-haut.
Tous les regards se tournent vers moi.
— Tu vas te mettre avec ce groupe.
Et elle désigne la fille qui m’a transpercé du regard. Super. Je prends mes affaires et rejoins mon groupe de travail. L’autre membre de l’équipe est un mec qui semble tout aussi coincé que le reste de la classe. Je sens qu’on va se marrer.
— Alors, qu’est-ce qu’on doit faire les amis ?
Tous les deux me regardent, puis se tournent l’un vers l’autre et commencent à parler comme si je n’avais pas ouvert la bouche. Nouveau coup d’œil à ma montre. Huit heures cinquante-cinq. Allez, plus qu’une heure cinq à passer en compagnie de ses joyeux lurons.

Elle revient à son bureau en marchant d’un pas rapide. Elle n’a pas de temps à perdre, elle doit boucler ce dossier avant la fin de la journée. Son patron l’attend sur son bureau pour dix-huit heures au plus tard. Il a été très clair là-dessus. Dix-huit heures et pas une minute de plus.
Tandis qu’elle avance tant bien que mal, ses yeux ne cessent d’aller et venir au bas de son écran pour surveiller les heures qui passent. Elle fait l’impasse sur la pause le midi, prend à peine le temps d’aller aux toilettes.
Parce qu’elle sait à quel point ce dossier est important. Il doit convaincre de gros investisseurs le lendemain matin même. Son patron doit avoir le temps de le regarder pour y apporter des modifications si nécessaire et l’apprendre.
Ses collègues commencent à rentrer chez eux. Il est dix-sept heures. Un excès de panique lui fait prendre un comprimé de Lexomil, dont elle garde toujours au moins une boîte dans son tiroir. Elle prend ensuite le temps d’inspirer profondément. Dernière ligne droite, elle peut le faire. Il ne lui reste plus grand chose.
Elle s’active, concentrée. Les mots s’enchaînent de plus en plus vite sans même qu’elle ne regarde le clavier. Elle peaufine les détails, ajoute de petites choses qui feront la différence. Quand ses yeux se portent finalement en bas de son écran, il est dix-sept heures cinquante-sept.
Elle lance l’impression, agrafe les pages entre elles et court jusqu’au bureau de son patron. Elle toque, passe la porte quand il lui demande d’entrer. Elle regarde l’heure sur l’immense horloge accrochée au mur derrière le bureau. La grosse aiguille vient de se poser sur le douze.

Je quitte le lycée alors que la nuit commence à tomber. Les autres sont déjà rentrés chez eux, mais je me retrouve là avec ceux qui sortent de colle. Même si ce n’est pas mon cas. Mais j’avais besoin de travailler, alors je suis resté, comme tous les soirs.
Après avoir marché plus d’un kilomètre, mon chez moi se profile au loin. Je sens le poids, qui ne m’avait pas vraiment quitté de la journée, me percuter les épaules. Je pousse la porte du mobil-home.
— Je suis rentré m’an.
Pas de réponse. Je soupire, vais dans ma chambre pour déposer mon sac et passe dans la pièce d’à côté. Comme à son habitude, elle est dans son lit. J’ouvre la fenêtre pour aérer, retire les couvertures et la tire pour la faire lever. Elle grogne, résiste.
— Maman, il faut te laver. Allez viens.
Quelques efforts plus tard, je la traîne jusqu’à la minuscule salle de bain. Je l’assoie sur le wc, la déshabille. Elle est tellement stone qu’elle se laisse faire, ne cherche même pas à se cacher. Moi, ça fait un moment que je ne suis même plus gêné par le fait de doucher ma propre mère.
Une fois la toilette terminé, je l’habille avec des affaires propres. Il va falloir que j’aille à la laverie. Je l’assoie sur la banquette du salon puis je sors une brique de soupe que je réchauffe. Toujours dans le brouillard, elle regarde dans le vide, hagarde. Nous n’avons bientôt plus rien à manger. Une autre chose que je vais devoir gérer.
J’emmène les bols à table et la fait manger. C’est toujours compliqué au départ mais je finis toujours par réussir. Je bois ma soupe, la mène au lit. Après avoir fait la vaisselle, je regagne ma chambre. Il est vingt-deux heures mais la soirée n’est pas terminée. Je dois encore réviser pour mon contrôle de demain.
Ouais, vu comme ça ma vie fait rêver… Malgré tout ça, je m’accroche, ferai des études, aurai un métier. Un vrai. Qui paye, pour de vrai. Nous sortir de là, ma mère et moi. Retrouver celle qu’elle était avant. Après tout : You can do anything you set your mind to, man.
Et vous, qu’est-ce que vous voulez vraiment ?

Assis sur son rocking-chair sous son porche, il regarde la rue en se balançant doucement. Sa pipe entre ses lèvres, il souffle un panache de fumée à chaque expiration. Derrière ses lunettes rondes, ses yeux sont plissés, son front barré de quelques rides.
Il n’aime pas du tout ce qu’est devenu son quartier. Auparavant calme, il avait été envahi par des familles ses dernières années, mettant fin à la quiétude qui leur avait tant plus à sa femme et lui.
— Bonjour monsieur Spencer.
Il regarde simplement son voisin passer, sans même lui répondre ou lui adresser un signe de tête. Celui-ci n’a qu’un enfant, mais qu’est-ce qu’il peut être turbulent ! S’il n’est pas à crier dans le jardin de ses parents, il passe dans la rue avec sa bicyclette et n’arrête pas de faire crisser sa sonnette. Il ne le supporte plus.
Quand il voit Socrate, son vieux beagle, redresser la tête et remuer la queue, il se renfrogne davantage.
— Bonjour monsieur Spencer !
Il marmonne un vague bonjour tandis que la petite fille blonde vient s’asseoir par terre à côté de lui. Elle dépose un carnet de coloriages et une trousse de crayons de couleur devant elle. Puis elle se met à l’ouvrage. Polly est la fille de ses voisins de droite, une gamine tout à fait polie et très intelligente pour son âge. Elle a pris l’habitude de venir le rejoindre sous son porche quand elle n’est pas occupée.
— Vous savez monsieur Spencer, mon papa il dit que vous êtes un vieux monsieur aigri et que vous n’aimez personne. Mais moi je vous aime bien monsieur Spencer.
Il sourit tout en tirant sur sa pipe. Sa femme aurait adoré cette gamine. Elle était exactement comme elle, sans filtre, à toujours dire ce qu’elle pensait quand elle le pensait.
— Moi aussi je t’aime bien Polly.
La petite fille lui fit un grand sourire et reprit son coloriage.

Mes doigts pianotent sur le volant. Je baisse le pare-soleil une énième fois, vérifie mon maquillage qui n’a toujours pas bougé depuis que je l’ai regardé, à savoir deux minutes plus tôt. Je soupire, change de radio. Je tombe sur une station qui parle de l’accident.
— Mais on s’en fout bon sang !
La femme dans la voiture à côté de moi me fait un sourire compatissant. Tout le monde à ses vitres ouvertes, je ferai mieux de me plaindre dans ma tête… Je trouve finalement une radio avec de la bonne musique, jette un coup d’œil à la femme.
Elle est plutôt pas mal. Je prends un chewing-gum dans ma boite à gants. Peut-être que si on s’était rencontré dans un bar… Là, bloquées dans ses bouchons causés par un accident, ce n’est pas vraiment l’endroit idéal. Je soupire encore, trouve un prospectus et commence à m’éventer. Il fait une de ses chaleurs ! Et visiblement, nous sommes coincés ici encore un moment.
Un scooter passe entre les voitures, se fait incendier par plusieurs personnes. Mais quel con ! Un peu plus et il m’arrachait le rétro !
Bon, je n’y tiens plus. Je sors, m’étire et m’appuie contre ma portière. Déjà une heure. La matinée commence bien. Déjà que je n’avais pas envie d’aller travailler…
— Quel début de matinée hein ?
Je regarde la fille de la voiture d’à côté, qui vient se mettre à côté de moi. Avec son chemisier blanc qui ne laisse pas trop de place à l’imagination, sa jupe droite noire qui lui arrive au-dessus des genoux et ses escarpins aux talons vertigineux, elle est vraiment canon.
— Comme si on avait besoin de ça pour commencer la journée.
Elle rit et me tend sa main.
— Je suis Lila.
Je la serre.
— Et moi Shelley.
J’attache mes cheveux avec le chouchou que je porte au poignet, et je vois les yeux de Lila regarder le tatouage derrière mon oreille. Elle retrousse alors sa manche de chemise en rigolant et me tend son bras. Je remarque alors le minuscule drapeau LGBT tatoué à l’intérieur de son poignet, et j’éclate de rire.
Peut-être que cet embouteillage aura quelque chose de positif finalement…

Il se glisse souplement de la fenêtre au toit sans même un bruit. C’est son plaisir chaque soir, pour s’échapper de son quotidien monotone. Après être monté jusqu’au faîtage, il trottine d’un pas assuré jusqu’au bout de la maison.
De là, il peut facilement atteindre le toit des voisins qui n’est pas très loin. Il saute et atterrit de l’autre côté en silence. Ça vaut mieux d’ailleurs, car leur chien est dans le jardin et il se mettrait à aboyer s’il le voyait.
C’est par la suite que le parcours se complique. Les toits deviennent de plus en plus espacés, et le moindre faux mouvement peut vite être fatal. Autant éviter, il a encore de beaux jours devant lui.
Il finit par rejoindre ses amis sans encombre, et c’est seulement quand le soleil commence à se lever qu’il se rend compte qu’il a vraiment trop traîné cette fois.
Il rebrousse chemin, allant un peu plus vite que d’habitude. Il dérape quelques fois, mais réussit à se stabiliser. Peut être qu’il arrivera tout de même à l’heure.
Quand il repasse par la fenêtre, il à tout juste le temps d’aller s’allonger sur le canapé, ni vu ni connu, qu’elle sort de sa chambre en baillant. Lui-même s’étire, comme s’il venait de se réveiller. Elle vient jusqu’à lui.
— Quelqu’un a passé une bonne nuit à ce que je vois, dit-elle en le caressant.
Il se contente de miauler avant de sauter à terre pour aller jusqu’à sa gamelle, dans la cuisine.
— Oui, oui, j’ai compris. Qu’est-ce que tu peux être de mauvais poil quand tu te réveilles !

Je tape sur mon clavier à un rythme soutenu. Je n’ai vraiment pas de temps à perdre, je suis tellement en retard ! En même temps, qu’elle idée de me lancer là dedans aussi, alors que je savais pertinemment que j’avais un agenda chargé !
Mais bon, c’est tout moi ça. Je me persuade toujours que je peux faire plus, que j’y arriverai bien… Mais bien sûr ! Et c’est comme ça que je me retrouve toujours dans ce genre de situation, avec plus de choses à faire que de temps à y consacrer.
J’ai l’impression que mes journées passent à mille à l’heure. Que je suis à peine levée et que le soir est déjà là, alors que je n’ai pas fait la moitié des choses présentes sur ma To Do List. Donc je vais toujours plus vite, je suis toujours pressée pour tout. Je ne prends pas le temps de me poser, de profiter. Je bâcle certaines choses, je suis sur les nerfs quasiment tous les jours.
Je mets enfin le point final. Et voilà, une chose de faite ! Je coche le mot du jour sur ma To Do pour le Writober. Allez, plus que six textes et j’aurai rattrapé mon retard !

Il s’en remet à l’écuyer pour l’habiller, plongé dans ses pensées. Comme à chaque fois avant une bataille, il a besoin de se concentrer, de réfléchir à toutes les stratégies possibles. Il ne laisse jamais rien au hasard. Parce que le hasard peut être fatal.
Le garçon boucle sa ceinture, et c’est comme un signal. Il sort de sa transe, attrape son casque et sort de la tente. Sur le camp, c’est l’effervescence. Son écuyer court jusqu’à l’enclos des montures, lui rapporte la sienne.
Il enfile son heaume et se dirige vers le petit escalier de bois qui lui permet de monter en selle. Une fois en place, il saisit les rênes et fouille dans la sacoche sur le flanc de son destrier. Il en ressort sa boussole, qu’il fixe à sa ceinture. Il en aura besoin régulièrement.
Quand il donne deux petits coups de talon, son T-Rex se met en marche sans rechigner. Lui aussi aime les batailles. Il a hâte de courir et de combattre. Pour ça, ils se sont bien trouvés.
À la nuit tombée, alors que la pleine lune éclaire leur route, ils s’apprêtent à s’arrêter pour monter le camp quand un cri déchire l’obscurité. Il n’en faut pas plus à son T-Rex pour répondre à l’appel de l’un des siens avant de s’élancer dans sa direction.
Le combat se passera donc à la faveur du crépuscule. Soit. C’est à la fois un avantage et un inconvénient. L’ennemi se dessine enfin devant eux. Sa monture pousse un hurlement de rage et charge. Il percute le T-Rex adverse avec une force surprenante. C’est ainsi que la bataille débute.

J’ouvre brusquement les yeux et regarde le réveil, dont les chiffres rouges luminescents indiquent deux heures du matin. Quelque chose m’a réveillé, mais j’ignore quoi. Je m’assois au bord du lit et frotte mon visage avant de me lever. La maison est totalement silencieuse. Je sors néanmoins dans le couloir et marche jusqu’à la chambre de ma sœur. J’ai un drôle de pressentiment, et je préfère être certain qu’il n’est pas fondé.
Quand j’ouvre doucement sa porte, je mets quelques secondes à constater que son lit est vide. Les draps sont défaits, mais elle n’y est pas. Elle a disparu. Je respire profondément pour me calmer. Je dois arrêter de me faire des idées. Si ça se trouve elle est juste aller aux toilettes.
Je ne peux néanmoins pas empêcher des idées de germer dans mon esprit. Elle a fait le mur, à seize ans, ce serait de son âge, elle s’est faite enlevée… Je m’avance dans sa chambre et allume sa lampe de chevet avant de chercher des indices confirmant ou non mes hypothèses.
Ne trouvant rien, je m’apprête à tout simplement aller vérifier dans le reste de la maison, ce que j’aurais dû faire dès le départ, quand je vois quelque chose sur son bureau. Des éclaboussures de sang.
Je commence à hyperventiler, mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine et je dois m’asseoir sur sa chaise pour ne pas m’évanouir. Ma pire crainte se réalise, elle a été enlevée. Et en tentant de fuir elle a été blessée. C’est certainement ce qui m’a réveillé. Les bruits de sa lutte pour échapper à son agresseur.
— Mais qu’est-ce que tu fais là ?
Je me tourne brusquement vers la porte, mais ma vision se trouble et j’y vois flou l’espace de quelques secondes. Quand tout redevient normal, c’est bien ma sœur qui se tient sur le seuil de sa chambre.
— J’ai cru qu’on t’avait enlevé !
— Non mais ça va pas ? Tu as encore regardé trop de films bizarres, chuchote-t-elle furieusement.
— Mais le sang sur ton bureau…
— Je me suis juste coupé avec le cutter en découpant une photo pour mon collage au lycée !

C’était une froide journée d’hiver, et comme à mon habitude, j’étais en retard. Je marchais donc rapidement sur le trottoir gelé quand l’inévitable se produisit : je glissais sur une plaque de verglas. J’atterris violemment sur les fesses, éparpillant par la même occasion le contenu de mon sac. Des feuilles avaient volé dans tous les sens, s’étalant même dans la neige.
— Il ne manquait plus que ça, avais-je marmonné.
— Attends, je vais t’aider.
J’avais relevé la tête vers l’inconnu qui venait de voler à mon secours. Nos regards s’étaient croisés, et j’avais vu une étincelle dans ses incroyables yeux noisette. Puis il s’était concentré sur mes feuilles tandis que je continuais à le fixer bêtement. J’étais certain de ne pas avoir rêvé, quelque chose venait de passer entre nous.
J’avais repris mes esprits et m’étais empressé de ramasser mes cours, que j’avais fourrés pêle-mêle dans ma sacoche. Quand je m’étais redressé, il se tenait devant moi et me tendait le paquet qu’il avait récupéré. Je me sentis rougir alors que je les lui prenais des mains.
— Merci pour ton aide…
— Pas de quoi. Il me semble qu’on va au même endroit.
Je l’avais regardé bêtement sans comprendre.
— Je suis l’un de tes élèves. Adam, m’avait-il dit en me tendant sa main.
Et c’est à partir de ce moment-là que tout avait basculé. Malgré le risque que cela représentait, nous avions commencé à nous voir. Je pouvais perdre mon travail, être viré de la fac, mais ça n’avait aucune importance à ce moment-là. Je nous sentais reliés, connectés. Comme si nos destins avaient toujours été liés. Que nos chemins devaient inévitablement se croiser.
Les rendez-vous secrets s’enchaînaient, chez moi ou dans sa petite chambre, sur le campus. Nous nous rencontrions même à la fac, à la bibliothèque, dans des salles de cours vides… Et nous ne restions pas toujours chastes, dans ses pièces qu’il nous arrivait ensuite de fréquenter alors que je donnais mes cours. Mes pensées étaient alors envahies par les souvenirs de ce que nous y avions fait.
Les premiers mois de cette histoire secrète, j’avais l’impression d’être de retour à mes années de fac, qui n’avaient pas été aussi croustillantes et riches en rebondissements. Je vivais ma vraie première histoire d’amour, les autres semblaient n’avoir jamais existé tellement elles me paraissaient ternes en comparaison.
Puis les choses ont commencé à changer, si subtilement que je n’ai d’abord rien vu. Jusqu’à ce qu’il ne soit trop tard. Jusqu’à ce que je ne me retrouve enfermé dans cette pièce, à écrire mon histoire dans ce journal. Espérant que quelqu’un finisse par y tomber dessus une fois que je l’aurai jeté par la fenêtre.
Non, Adam Hillerman n’est pas ce qu’il prétend être. C’est un putain de psychopathe ! Alors à celui ou celle qui trouvera ce journal, allez—