J’étais encore en retard. J’avais une telle propension pour ne jamais arriver à l’heure quelque part ! C’était tout bonnement aberrant. J’accélérai un peu, slalomai entre les passants, qu’est-ce qu’ils étaient mous, et arrivai finalement devant l’immense immeuble qui se voulait être une entreprise d’import-export. Mais bien sûr !
La porte s’ouvrit et j’entrai, allant directement à l’accueil me présenter. La dame derrière le comptoir m’indiqua une porte discrète sur le mur de droite, que je n’aurais même pas remarquée si elle ne me l’avait pas désignée.
Je regardai derrière moi, m’assurant que personne ne me prêtait attention, mais le grand hall était désert. J’avançai donc vers la porte qui s’ouvrit lentement en disparaissant dans le mur. Je pris une profonde inspiration et passai le seuil. La porte se referma doucement et j’inspectai la pièce qui venait de se révéler à moi. Je fus tout de suite déçu. Elle était tout ce qu’il y a de plus banale. Une salle d’attente dans les tons clairs avec des fauteuils comme on en trouve partout. Une réceptionniste dans le fond et sur sa gauche, un couloir. J’allai à nouveau me présenter au comptoir.
— Vous êtes ici pour une embauche ?
Non, pour enfiler des perles !
— Effectivement, fut néanmoins ma réponse.
— Je vous laisse vous installer dans la salle d’attente numéro deux monsieur.
Je la remerciai et allai m’asseoir sur l’un des sièges. J’avais finalement l’embarras du choix : la salle était vide. Bon.
— Monsieur… Sarkozy ?
Je sursautai et me précipitai vers l’entrée du couloir où se tenait une jeune femme avec un carnet dans les mains.
— Vous êtes monsieur Sarkozy ?
— Il ne me semble pas avoir noté ce nom en nom principal, marmonnai-je rapidement.
— Oh, effectivement, toutes mes excuses.
Elle m’adressa un sourire avant de regarder sur son carnet.
— Veuillez me suivre monsieur Philostrate.
Je la suivis à travers ce long couloir qui semblait infini. Le sol était recouvert d’une épaisse moquette bleu roi, les murs étaient d’un bleu légèrement plus clair et les portes totalement noires. Les lumières du plafond très espacées terminaient de donner une ambiance étrange à ce couloir. La femme finit par s’arrêter devant une double porte à laquelle elle toqua doucement.
— Entrez.
— Voici monsieur Sar- Philostrate, monsieur.
— Bien. Faites-le entrer.
La jeune femme se mit sur le côté et me fit signe d’entrer dans la pièce. Je m’exécutai et sursautai quand la porte claqua derrière moi. J’observai le grand bureau lumineux dont le mur face à moi était entièrement vitré et donnait sur… les toits des immeubles alentour ? Je n’avais pas quitté le rez-de-chaussée depuis mon arrivée, comment cela pouvait-il être possible ?
— Vous m’excusez une minute monsieur Philostrate, je dois terminer la punition de cet employé fautif.
Je quittai l’extérieur des yeux pour détailler la créature qui se tenait derrière le grand bureau en bois qui, d’après ce que j’en voyais, avait tout l’air d’un heptapode. D’apparence humanoïde, il avait quelques… particularités qui l’en différenciait pourtant bien. La plus frappante, bien entendu, était les sept tentacules violets qui ondulaient calmement autour de lui. Venait ensuite les deux cornes qui s’enroulaient de chaque côté de sa tête. Le reste avait plutôt l’air normal.
Il avait éloigné son fauteuil de son bureau et un autre homme se tenait… allongé à plat ventre sur ses jambes, la tête et les jambes de part et d’autre de celles-ci.
— Je suis Jedediah, fit l’heptapode avant de soulever l’un de ses tentacules.
Les centaines de petites dents pointues qui emplissaient sa bouche pouvaient aussi le faire paraître moins humain… Je remarquai également qu’il tenait une pelle. Comme… pour jardiner.
— Qu’est-ce que-
— Je pratique le bacul sur mes employés qui commettent des fautes pendant leur service. C’est une peine très ancienne, que l’on infligeait également aux femmes dévergondées.
— Je vois.
— Mais installez-vous monsieur Philostrate.
Je m’empressai de prendre place sur le fauteuil devant le bureau. De là, je ne voyais plus l’homme qui était en train de se faire punir. Je vis néanmoins parfaitement la pelle s’élever dans les airs avant de s’abattre dans un claquement sur les fesses du malheureux. Jedediah recommença une dizaine de fois, après quoi l’autre se redressa et s’empressa de sortir en boitant sans demander son reste.
— Bien ! Quelle est la raison qui vous amène à postuler ici ?
— Je déteste les humains.
— C’est effectivement un bon début.
— Vous avez vu mon nom ?!
La créature pencha la tête sur le côté et eut un drôle de sourire.
— Je vous l’accorde.
— Sans compter que nous sommes tout le temps persécutés ! Il n’y a qu’à regarder les vidéos sur internet !
— J’ai effectivement vu beaucoup de cas où vous vous faisiez, comment dire… Macter.
Je plissai les yeux.
— Immoler, précisa-t-il.
— Oh ! Oui, effectivement. Entre autres. D’où ma présence ici.
— Vous pensez pouvoir vous éclipser souvent ? Nous avons régulièrement des réunions ainsi que des formations.
— Sans problème.
— Votre CV est vraiment intéressant.
— C’est pour cette raison que je souhaite passer professionnel.
— Vous avez bien conscience de ce que vous devrez faire ?
— Aucune pitié pour mon humain ou les humains en général, leur faire vivre un enfer permanent.
— Votre dernier acte ?
— Oh ! Je n’ai pas arrêté de demander à sortir pour vouloir rentrer presque aussitôt. Après quoi je suis monté sur la table et j’ai regardé l’humain droit dans les yeux avant de faire tomber sa tasse préférée. Je lui ai adressé un miaou condescendant et suis descendu pour aller déféquer à côté de la boite qu’il appelle litière.
Jedediah éclata de rire.
— Bienvenu au centre Revenge !