23 décembre 1987
Comme chaque année, nous nous rendions au chalet familial pour y passer les fêtes. Marie était toujours ravie d’y aller, même enceinte jusqu’au cou. Et Sophie également qui, du haut de ses dix ans, était enchantée de retrouver ses cousins et cousines. À dix-sept ans, Éric était beaucoup moins enthousiasmé par tout ça et venait plutôt à reculons. Il aurait préféré rester avec ses copains et sa bonne amie.
Je garai la Citroën dans l’allée, près des autres voitures déjà présentes. Presque toute la famille était déjà là. Je remarquai aussi le Pajero de Pierre et regardai ma montre. Sophie ouvrit sa portière et descendit en trombe de l’auto pour foncer jusqu’au chalet, où l’attendait déjà sa grand-mère en haut des marches. Je sorti à mon tour et fit le tour pour aider Marie, tandis qu’Éric rejoignait sa sœur, le pas traînant et les mains dans les poches. Une fois qu’elle fut en sécurité sur le porche sec, je fis demi-tour pour récupérer les valises.
— Éric, tu pourrais au moins m’aider !
Mais quand je me tournai, il n’était déjà plus là et avait suivi les autres à l’intérieur. Faites
des gosses !
Quand je passai la porte du chalet, il y régnait la cacophonie habituelle des réunions de familles avec enfants. Des cris dans tous les sens, les mômes qui courent partout, les adultes qui parlent plus fort pour couvrir le bruit ambiant… Et c’était parti pour une semaine comme ça.
— Jean ! Te voilà enfin ! Vous en avez mis du temps !
Je posai les bagages dans l’entrée et serrai la main de Pierre.
— Un petit contretemps avec Sophie, qui ne trouvait pas son doudou, marmonnai-je. Je vais monter ça et je vous rejoins.
— Attends je vais t’aider.
Une fois de retour dans le salon, un homme que je ne connaissais pas marcha jusqu’à nous et me tendit sa main, que je serais.
— Charles, se présenta-t-il.
— Jean.
— Oh je sais, Pierre m’a beaucoup parlé de toi.
Je regardai le concerné tandis que Charles lui passait un bras autour de la taille pour le serrer contre lui. J’avalai de travers quand mon ami fit de même.
— Jean, ça va ?
Je tendis une main devant moi pour qu’il ne s’approche pas plus.
— Tu peux m’expliquer ?
— C’est pour ça que je suis venu en avance cette année, m’expliqua Pierre tout en ouvrant la porte d’entrée.
Je le suivis dehors à contre cœur alors que Charles restait à l’intérieur. Nous marchâmes en silence jusqu’au petit chemin qui serpentait dans les bois entourant le chalet. Je n’y tenais plus. Le silence semblait bourdonner dans mes oreilles.
— Qu’est-ce qu’il se passe à la fin ?
Pierre continua de marcher comme s’il n’allait pas me répondre. Je couvris la distance qui nous séparait en quelques enjambées furieuses et l’attrapai par l’épaule pour qu’il se tourne vers moi.
— Je suis homo, Jean, voilà ce qu’il y a !
Je restai abasourdi. J’avais l’impression d’avoir reçu un coup de massue sur la nuque. Pierre, mon meilleur ami, homo ! On se connaissait depuis le berceau et il me sortait ça comme ça, à trente-sept ans ! Et en ramenant ce mec à notre repas de famille en plus ! Ma mère allait faire une syncope !
— Comment ça, tu es homo ? Ça sort d’où bon sang !? Tu t’es réveillé un matin à trente-sept ans et tu t’es dit «tiens si je devenais homo !?
De gêné il était passé à énervé. Ses poings se serrèrent contre ses jambes.
— Ces choses-là ne se décident pas Jean ! Et ça ne date pas d’hier.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu étais populaire et tu as eu plus de bonnes amies à toi tout seul que toute la bande réunie.
Il haussa les épaules et détourna les yeux pour regarder la forêt.
— C’est quelque chose que j’ai du mal à expliquer. Au fond de moi, je l’ai toujours su. Je ne voulais juste pas le voir. Et c’était tellement mal vu… Ça l’est toujours d’ailleurs.
Il me fusilla du regard. Parce qu’en plus il allait me reprocher de mal prendre la chose ?
— Et comment est-ce que tu comptais que je prenne ça au juste ? Mon meilleur ami qui m’annonce ça comme ça, du jour au lendemain ! Et qui en plus me dit que ça ne date pas d’hier !
— Et alors !? Tu te demandes si toutes les fois où on a dormi dans le même lit j’ai fantasmé sur toi ? Si toutes les fois où on a pissé côte à côte je t’ai mâté ? C’est ça que tu te demandes Jean !? J’attendais mieux de toi, justement parce que tu es mon meilleur ami !
Puis il tourna les talons et dévala le chemin en sens inverse pour retourner au chalet. Je décidai de continuer à m’enfoncer dans les bois. Après cette révélation, je n’avais pas envie de m’embourber dans l’atmosphère pesante qui régnerait à l’intérieur. Car il avait dû mettre toute la famille au courant, c’était certain. Quoi qu’il en dise, ça n’avait pas pu être toujours là. Après le lycée il était parti faire ses études à Toulouse et y était finalement resté. C’était là-bas que lui avait pris cette lubie d’être homo. S’il était resté dans notre campagne il n’aurait jamais eu ces idées farfelues. C’était certain. Il serait marié à une gentille petite femme et il aurait des mômes. Qui auraient grandi avec les miens. Ils seraient devenus meilleurs amis comme nous avant eux.
Deux heures plus tard, je rentrais au chalet, éreinté d’avoir autant marché dans la neige. Marie me sauta dessus en me reprochant d’être partie comme un voleur sans même avoir dit bonjour à tout le monde. Et d’avoir sauté le repas. Je ne pris même pas la peine de lui répondre et montai dans notre chambre, où elle ne me suivit pas. Je fouillai dans ma valise pour trouver le livre que j’avais emmené pour la semaine et m’installai sur le lit pour lire.
25 décembre 1987
Deux jours plus tard, le chalet était en pleine effervescence. Ceux qui n’étaient pas allés faire les courses de dernière minute au marché couraient dans tous les sens pour préparer le repas du midi et les cadeaux étaient déjà au pied du sapin. Et il était seulement huit heures. J’allais jusqu’à la petite cuisine pour prendre un café et déjeuner. Éric était en train d’engloutir de la viennoiserie quand je m’installai face à lui avec une tasse fumante.
— Tu comptes m’en laisser ?
Il releva la tête et poussa la corbeille vers moi. Je pris un pain au chocolat.
— Qu’est-ce qui se passe avec oncle Pierre ?
Je le regardai en haussant un sourcil.
— Tu n’es presque pas sorti de la chambre depuis qu’on est là. Et c’est arrivé après avoir parlé
avec oncle Pierre dehors.
— Je ne suis pas bien, c’est tout.
— J’ai dix-sept ans, papa, je ne suis plus un enfant.
Puis il se leva avant de sortir de la pièce. Je saisis le journal pour terminer mon déjeuner en lisant. Je consacrais le reste de la matinée à aider aux préparatifs. Organiser un repas pour autant de personnes demandait une certaine organisation et rien ne devait être laissé au hasard.
— Jean ! Il n’y a plus de bois pour la cheminée et ta mère a froid ! cria Marie depuis la cuisine.
— Tu sauras finir sans moi ? demandai-je à Éric, qui hocha la tête.
J’allai enfiler ma veste, mes bottes, un bonnet et des gants puis sortis affronter le froid. La neige tombait doucement et tout était calme, contrastant avec le bruit que je venais de quitter à l’intérieur. Je fis le tour du chalet pour aller prendre du bois sous le grand balcon. Comme d’habitude, il était parfaitement rangé. J’avais presque terminé de charger la brouette quand je vis un mouvement du coin de l’œil et me tournai vivement.
— Je ne veux pas qu’il y ait une mauvaise ambiance tout le repas à cause de nous.
Pierre se tenait à quelques mètres de moi, emmitouflé dans des vêtements chauds. Je regardai derrière lui mais il était seul.
— On ne va pas bousiller une amitié de toute une vie à cause de ça, continua-t-il.
Je repris le chargement du bois sans le regarder.
— Ça serait stupide, finis-je par marmonner.
Il fit quelques pas pour me rejoindre sous le balcon et se protéger de la neige.
— Je ne comprends pas pourquoi tu as réagi aussi violemment.
Je haussai les épaules, pas certain de vouloir lui dire la vérité. Puis je me souvins qu’on se disait presque tout fut un temps.
— Je suis blessé que tu ne me l’ait pas dit avant, avouai-je. Vous avez l’air heureux.
— Je t’ai déjà dit la raison. Et oui, je suis heureux. Est-ce que c’est à cause de Marie ? demanda-t-il finalement.
J’avais rencontré Marie à vingt ans alors qu’elle en avait dix-sept. Comme tous les garçons de mon âge, j’avais surtout des flirts et ma relation avec Marie en faisait partie. Nous avions couché seulement une fois ensemble, lors d’une fête de village, quand elle m’avait annoncé qu’elle était enceinte. Enfin, quand son père avait débarqué chez mes parents, le fusil à la main et menaçant de trouer la peau du jean-foutre qui avait mis sa fille enceinte. Pour mon père, les choses avaient été vite vues : il fallait qu’on se marie avant que tout le village ne l’apprenne.
— J’ai appris à l’aimer, lui dis-je en haussant les épaules. On peut dire que je suis heureux aussi.
Il posa sa main sur mon épaule en riant.
— Et oui, un troisième ! Vous aurez attendu pour celui-là !
Je lui souris. Ce troisième enfant n’était pas prévu, mais nous avions tout de même souhaité le garder. Vu nos âges, c’était maintenant ou jamais.
— Et si on rentrait ce bois ?
Je montai la brouette jusque devant les marches du chalet et Pierre m’aida à rentrer les bûches. Quand Marie nous vit entrer en riant, elle esquissa un petit sourire.
— Vous arrivez juste à temps pour l’apéritif !
Toute la famille était installée autour de la cheminée, sur le canapé, les fauteuils et les chaises. Nous nous dépêchâmes de les rejoindre et tout le monde trinqua avant de commencer à manger les nombreux toasts disposés sur des plateaux. Je remis du bois dans le feu et regardai les flammes crépiter avant de jeter un coup d’œil à ma mère, qui semblait ravie d’avoir tout ceux auxquels elle tenait autour d’elle.