Douceur d’été

Je me redressai en soupirant et passai une main sur mon front couvert de sueur. J’avais enfin terminé de passer l’aspirateur. Ma mère trouvait toujours quelque chose à me faire faire alors que c’était les vacances. J’avais le droit de souffler un peu non ? L’été filait à vitesse grand V, chaque jour me rapprochant un peu plus de la rentrée. Et du lycée. Comme si l’entrée en seconde n’était pas en soit assez stressante, surtout après avoir passé toute sa scolarité dans des petits établissements de campagne avec peu de monde. Là, c’était le grand saut, le changement total. J’allais même devoir aller à l’internat.

Quoi qu’il en soit, en fin d’après-midi je devais voir Eileen pour faire un peu d’Urbex. Rien de trop extravagant avait-elle cependant précisé. En même temps, dans le coin… N’empêche, j’avais hâte. Je ne connaissais pas du tout le concept avant qu’elle ne m’en parle mais j’avais tout de suite accroché, surtout après être allée jeter un œil au site urbexsession.com. Visiter des lieux abandonnés et parfois même interdits comme d’anciens tunnels de métros ou même les catacombes ! Je regrettais d’habiter à la campagne, car ça n’offrait pas beaucoup de spots intéressants. Mais Eileen semblait en avoir trouvé un.

Je m’empressai de ranger l’aspirateur et montai dans ma chambre pour troquer ma robe légère contre un short et un débardeur. Une fois de retour dans l’entrée, j’enfilai des baskets, récupérai mon portable et sortis dans la moiteur de cette fin d’après-midi.

Je parcouru rapidement les quelques mètres qui séparaient ma maison de celle d’Eileen. Elle était assise sur les marches de son perron et se mit prestement debout quand elle m’aperçut. Elle marcha jusqu’à moi avec un large sourire et posa une casquette sur ma tête.

— Voilà, avec ça tu es parée ! dit-elle tout en touchant la sienne.

Je lui souris à mon tour et la laissais m’entrainer en direction des champs qui bordaient le village. Je ne pouvais m’empêcher de la regarder. Elle venait tout juste d’arriver mais elle connaissait déjà tout et tout le monde. Elle avait un charisme fou et était appréciée de tous. Je me souvins comme elle m’avait abordée tout à fait naturellement la première fois, dans la supérette du village. Comme si nous nous connaissions depuis toujours. Et depuis, c’était tout le temps comme ça avec elle. Tout semblait naturel et durer depuis une éternité.

Nous marchions depuis presque une heure sur un chemin qui serpentait à travers les prés quand elle s’arrêta à l’ombre d’un arbre. Elle sortit une bouteille d’eau de son petit sac à dos, but quelques gorgés et me la tendit. Je la lui pris, reconnaissante.

— J’ai complètement oublié d’en prendre une, lui dis-je en la lui rendant. Une vraie touriste.

— Tu verra quand on en aura fait quelques-uns, tu sera une experte, fit-elle avec un clin d’œil.

J’eu un frisson alors qu’elle reprenait la marche. A chaque fois qu’on se voyait, je me demandais pourquoi elle traînait toujours avec moi. Elle était plus que populaire, surtout auprès de la gente masculine, mais elle m’avait choisie moi comme amie, la fille toujours toute seule et pas vraiment intéressante.

— Qu’est ce que tu fais à traîner comme ça ? demanda-t-elle en revenant jusqu’à moi. Dépêche-toi un peu !

Elle prit ma main et m’obligea à marcher à sa hauteur. Je la regardai à nouveau. Qu’est-ce que j’aurai aimé avoir son assurance ! Être aussi sûre de moi comme elle l’était. Tout devait être possible. 

— Voilà, on y est presque.

Je ne voyais toujours rien à l’horizon si ce n’est des champs à perte de vue et un bois au loin. Pourtant, elle avait l’air de très bien savoir où nous allions. Je n’arrivais même pas à savoir où nous étions exactement alors que j’avais grandi ici.

Nous marchâmes encore près d’une demi-heure à travers les herbes sèches avant que je n’aperçoive enfin quelque chose. Nous étions encore trop loin pour que je distingue quoi que ce soit, mais au moins approchions nous du but.

Quand j’arrivai finalement à voir de quoi il s’agissait, j’écarquillai les yeux et m’arrêtai, obligeant Eileen à faire de même.

La minuscule maison en bois se tenait là, au milieu des champs, encore debout malgré les années et les dégâts. Son toit avait gardé toutes ses tôles contrairement au bardage dont il manquait quelques morceaux. Les vitres étaient brisées et la terrasse n’avait plus d’escalier ni de garde-corps, mais je la trouvais magnifique et hors du temps. Irréelle. 

Eileen tira sur ma main et une fois que nous fûmes devant la maison, elle sauta sur la terrasse et je la rejoignis. 

— Tu es certaine qu’elle ne va pas nous tomber dessus ? demandais-je en regardant le sol.

— Mais non, ne t’inquiète pas.

Et elle me tourna le dos pour ouvrir la porte qui ne grinça même pas. Je la suivis à l’intérieur pour découvrir qu’il ne restait presque rien. Une petite table et deux chaises dans un coin, un poêle à bois dans l’autre. Le temps semblait s’être arrêté. Je regardais par l’une des fenêtres qui donnaient sur les bois et une colline plus loin tout en tentant de m’imaginer vivre ici.

Nous sortîmes sur la terrasse pour nous asseoir par terre, Eileen récupérant sa bouteille d’eau et des gâteaux, que nous commençâmes à grignoter sans un mot. Une légère brise vint nous rafraîchir et je soupirais d’aise. J’aurais pu rester là des heures, accompagnée du silence à peine brisé par les oiseaux et le vent jouant dans les feuilles des arbres et le foin. Je jetais un œil à Eileen qui s’était allongée et avait fermé les yeux, les jambes pendant dans le vide.

Ses longs cheveux noirs corbeau étaient éparpillés autour de sa tête et sa peau hâlée semblait prendre le reflet des blés qui nous entouraient. Je soupirai. Décidément, cette fille semblait parfaite en tout point. Ces yeux bleus s’ouvrirent pour me fixer et elle sourit.

— A quoi est-ce que tu penses ?

Je secouai la tête et laissai mon regard se porter au loin.

— Que tu es parfaite.

Je me sentis rougir de lui avoir avoué, et encore plus quand son rire cristallin résonna. Elle se redressa, en appui sur ses coudes.

— Tu devrais avoir un peu plus confiance en toi, Paloma.

Je m’allongeai à mon tour, finalement indifférente au fait que mes cheveux soient sales. Je fermai les paupières et me laissai bercer par le calme, finissant même par m’endormir. 

Je me réveillai quand je sentis quelque chose sur mes lèvres et ouvrit les yeux, qui rencontrèrent ceux d’Eileen. Mon cœur fit un bon dans ma poitrine tandis qu’elle se rallongeait et prenait ma main dans la sienne.

Je restai là, le regard rivé sur le toit de la petite terrasse à me demander qu’est-ce que pouvait bien signifier ce baiser. Je l’avais vu deux semaines plus tôt embrasser à pleine bouche Lucas, et elle n’avait jamais mentionné aimer les filles. Nous ne nous fréquentions pas depuis longtemps, mais elle parlait tellement librement des choses que j’étais certaine qu’elle me l’aurait dit.

Est-ce que je l’intéressais ? C’était assez peu probable. Peut-être qu’elle se moquait de moi, même si je ne pensais pas qu’elle était ce genre de personne. 

J’étais perdue. Et pourquoi est-ce que moi j’avais semblé apprécier cet effleurement de lèvres ? Pourquoi est-ce que ma main dans la sienne me paraissait être à sa place ? J’avais déjà eu deux petits copains et je n’aimais pas les filles. Enfin, je ne m’étais jamais vraiment posé la question à vrai dire. Est-ce que j’aimais les filles et les garçons ? Est-ce qu’Eileen aussi aimait les deux ? Et est-ce que c’était seulement… moral ? 

On  ne m’avait jamais dit qu’il était possible d’aimer une fille. Et je  n’avais pas imaginé cette possibilité. Est-ce que j’étais normale si j’étais aussi attirée par le même sexe ?

Et si je me faisais des idées, comme souvent ? Si en fait elle ne m’avait pas embrassé mais juste enlever une poussière avec son doigt ? Je risquais juste de me ridiculiser. Et je n’étais pas certaine d’oser la revoir après ça. Je fermai les yeux, incapable de me décider. Il était plus prudent que je laisse les choses suivre leur cours, j’allais tout gâcher sinon.

J’essayai d’occuper mon esprit à autre chose mais à chaque fois mes pensées revenaient sur ce baiser. Ce possible baiser. Je n’arrivai pas à m’en défaire. Ça bouleversait tant de choses ! Je revoyais chaque moment passé ensemble et les analysai pour essayer de déterminer si quelque chose dans son attitude aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Ou dans mon attitude. Est-ce que l’impatience de la revoir, mon admiration pour elle, ce sentiment de naturel, ce besoin de la voir,  trahissaient autre chose que de l’amitié ?

Eileen bougea à côté de moi et sa main lâcha la mienne. J’eu un frisson de sentir ce vide si soudain mais il fut vite comblé par ses lèvres à nouveau sur les miennes. Cette fois, je n’avais pas pu l’imaginer. Je rouvris les yeux et me noyai dans l’océan des siens. J’aurai pus rester des heures à m’y perdre tellement ils semblaient cacher une myriade de secrets et que sa douce odeur de cannelle m’enveloppait. Je sentis son sourire contre ma bouche tandis qu’elle posait une main sur ma joue.

— Tu es si jolie Paloma. 

J’aimais tellement la façon dont mon prénom sonnait quand elle le prononçait.

— Est-ce que… Tu aimes les filles ? osais-je demander.

Elle rit. 

— Pourquoi est-ce que tu semble si surprise ?

— Je ne sais pas…

Elle s’assit en tailleur de façon à pouvoir me regarder et j’en fis de même.

— Pourquoi est-ce que tes sentiments s’arrêteraient à un sexe ? Quand tu aimes quelqu’un, ce n’est pas uniquement pour son physique mais aussi pour sa personnalité, son humour, son caractère, ses qualités… Non ? 

Je hochais la tête. 

— Alors si toutes ces choses te plaisent chez une personne, tu vas la repousser simplement parce que c’est une fille, comme toi ?

Je comprenais ce qu’elle voulait dire. C’était tout à fait logique. Mais ça peinait à faire son chemin dans mon cerveau endoctriné et formaté par toutes ces normes sociales.

— Il m’a semblé que c’était réciproque, mais je comprends si tu ne partage pas mes sentiments tu sais.

J’ouvris la bouche et la refermai, ne sachant pas quoi dire. Est-ce que je ne me leurrais pas à me poser toutes ces questions, alors que la réponse était juste là, sous mes yeux ? Ma peau fourmillait du manque de contact avec elle et le souvenir de son baiser m’obsédait.

Prenant mon courage à deux mains, je me penchai et l’embrassai à mon tour.

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