I had to fall

Je jetai encore un coup d’œil dans le reflet du miroir. J’étais plutôt pas mal. Bon ok, j’étais carrément canon. La robe vert foncé que j’avais enfilée faisait ressortir mes longs cheveux roux flamboyants. Bien ajustée, elle soulignait aussi très bien ma silhouette longue et élancée. Encore heureux, au prix qu’elle avait coûté. Même si je ne l’avais pas vraiment payée moi-même. Merci papa !

Je pris mon sac et descendis l’interminable escalier qui décrivait une courbe jusqu’au rez-de-chaussée. Tellement superficielle quand on peut faire simple et efficace… Je sortis et m’engouffrai aussitôt à l’arrière de la berline stationnée devant le perron. Le chauffeur me regarda dans le rétroviseur avant de démarrer.

— Je sais, je suis en retard, soufflai-je. 

Il ne prit même pas la peine de me répondre et le trajet se fit dans le silence le plus total. Je me contentai de regarder la ville défiler derrière la vitre. La nuit commençait à tomber.

Quand la voiture finit enfin par s’arrêter, je m’empressai d’en descendre, non sans marmonner un merci. Puis je levai les yeux. J’étais devant l’un des restaurants les plus en vogue de New-York. Certaines personnes réservaient leur table plus d’un an à l’avance. Ce n’était pas vraiment mon cas. Je pris une profonde inspiration et m’avançai jusque devant la porte. Un homme en costume m’ouvrit et me conduisit jusqu’à l’accueil, où je donnai mon nom. Un autre homme m’emmena jusqu’à ma table. Il était déjà là. Son geste pour regarder sa montre ne m’échappa pas. Evidemment.

— Papa, fis-je en m’asseyant. 

— Toujours ponctuelle.

Je pris le menu.

— Je voulais me faire belle pour toi.

Il ne me rendit pas mon sourire, se contentant de siroter son whisky. Le repas s’annonçait merveilleux. Nous n’échangeâmes pas un mot jusqu’à ce que nos plats arrivent. 

— Maintenant que tu as vingt-cinq ans, il est temps que tu quittes la maison.

Je manquai m’étouffer avec le morceau de viande que je venais de mettre dans ma bouche.

— Pardon ?

Je ne l’avais pas vu depuis six mois et c’était la seule chose qu’il trouvait à me dire ? Nous n’avions jamais été proches, mais là c’était plutôt abrupte comme entrée en matière.

— Ne fais pas l’imbécile, tu m’a très bien entendu. Je t’ai mis une certaine somme sur ton compte, le temps que tu te retournes. 

Il marqua une pause. 

— J’ai été assez patient avec toi, maintenant j’ai besoin de retrouver… ma maison.

J’arquai un sourcil.

— Tu n’y es jamais.

Il s’essuya la bouche et posa sa serviette sur ses genoux, irrité. Il n’avait jamais apprécié que je lui réponde. Encore moins quand c’était la vérité. 

— Là n’est pas la question. Tu dois partir.

— Tu es la seule famille qui me reste.

— Ne fais pas l’enfant veux tu, tu en a passé l’âge. Tu sais très bien qu’il est plus que temps. 

Il me jeta enfin un coup d’œil. 

— Qu’est-ce que je t’ai déjà répété pour tes yeux ? murmura-t-il, furieux. 

Je pris le temps de le détailler. Grand, avec quelques kilos en trop, les tempes grisonnantes grâce à une coloration, il était pas mal, je devais bien l’avouer. Seuls ses yeux bruns pouvaient vous faire changer d’avis. Même avec les lentilles, on voyait très bien qu’ils étaient froids et dénués de tout sentiment. C’était encore pire sans.

— Ne t’inquiète pas, quand tu rentreras tout à l’heure j’aurai débarrassé le plancher.

Je jetai ma serviette dans mon assiette, récupérai mon sac et me levai avant de quitter la salle à grand pas. Il ne me retint pas. Je ne pus m’empêcher d’avoir un pincement au cœur et une larme coula sur ma joue. Je l’essuyai rageusement en passant la porte. Puis j’allai sur le trottoir pour appeler un taxi. Fort heureusement, l’un d’eux s’arrêta rapidement. Je lui donnai l’adresse et tentai durant tout le trajet de ne pas craquer. 

Quand il me déposa enfin, je lui laissai une somme astronomique et m’empressai de monter dans ma chambre. A peine la porte fermée, les larmes se mirent à ruisseler le long de mes joues. Je ne pouvais plus les contenir, c’était plus fort que moi. Je les laissai donc couler silencieusement, le dos appuyé contre la porte. Il fallait que ça sorte. Mais je m’octroyai seulement quelques minutes. Après quoi j’entrepris de faire mes valises. Ou plutôt ma valise.

J’avais certes beaucoup d’affaires, mais je n’allais pas tout emporter, loin de là. Tout ça représentait justement l’absence de mon père, que j’avais voulu compenser en achetant toujours plus. Je pris donc un sac de voyage dans lequel je fourrai les vêtements que je mettais le plus, des affaires de toilettes, des sous-vêtements, deux paires de chaussures et quelques livres. Un cadre avec une photo de ma mère riant aux éclats. Et mon ordinateur portable. Je passai ensuite dans la salle de bain pour refaire mon maquillage qui avait coulé, retournai dans la chambre pour retirer cette foutue robe et enfiler un jean ainsi qu’un tee-shirt et des baskets. Je changeai aussi de sac à main, en prenant un légèrement plus grand que mon mini sac de soirée. Devant le miroir, j’attachai mes cheveux en une haute queue de cheval. On était loin de la fille super sexy et sûre d’elle d’il y a quelques heures, avec mes yeux rouges et gonflés.

Je pris mon sac de voyage et avant de passer le seuil, je me tournai pour regarder une dernière fois la chambre dans laquelle j’avais grandi. Elle devait faire trente mètres carrés, sans compter la salle de bain qui était immense, avec une douche et un jacuzzi. J’avais mon propre salon avec des canapés rose bonbon, une grande télé écran plat dernière génération, un lit à baldaquin King-size et un grand bureau sur lequel je n’avais jamais vraiment travaillé. Le dressing qui complétait le tout devait faire quinze mètres carrés et il était plein à craquer. Vêtements, chaussures, sac, accessoires… Je n’avais jamais assez de place.

Je tournai le dos à cette pièce qui avait été mon refuge et descendis les escaliers pour la deuxième fois de la soirée. Cette fois, pas de berline m’attendant devant la porte. Je marchai donc comme une grande jusqu’à la rue, tout en réfléchissant à ce que j’allais faire. Il était vingt-deux heures. J’allai prendre une chambre pour la nuit et je verrai bien demain. 

J’appelai un taxi et une fois qu’il fut arrivé lui donnait l’adresse du Baccarat Hôtel, prêt de Hell’s Kitchen. Je m’adossai contre le dossier du siège en soupirant. Je farfouillai dans mon sac pour récupérer mon portable et me connectai aussitôt à l’application de ma banque. Une certaine somme. Dix mille dollars. Il allait falloir que je trouve autre chose qu’une chambre d’hôtel pour les prochains jours, sinon je n’allais pas tenir longtemps. Celle que j’avais choisie à plus de neuf cents dollars la nuit n’était certes pas l’une des moins chères, mais il me restait encore du liquide, je n’allais pas entamer l’argent sur mon compte. 

J’en profitais pour envoyer un message à mon banquier, lui faisant part de mon souhait de retirer le lendemain en liquide tout l’argent présent sur mon compte. Je ne comptais pas que mon père puisse me suivre à la trace. Si tant est que cela lui importe. Je réprimai les larmes qui menacèrent de couler une fois de plus. Je savais que ce jour allait arriver tôt ou tard, mais j’avais espéré qu’au moins ça ne se ferait pas aussi… Violemment. Froidement. Sans aucune pitié ni aucun sentiment. 

J’avais perdu ma mère quand j’avais deux ans et je n’en gardais quasiment pas de souvenir. Mon père avait donc été ma seule figure parentale. Il était beaucoup plus présent quand j’étais jeune, et avait commencé à s’éloigner peu à peu, laissant la petite fille que j’étais dans l’incompréhension la plus totale. Je m’étais demandé ce que j’avais bien pu faire de mal pour déplaire à mon papa. Ma nourrice me disait que ce n’était pas moi, qu’il avait beaucoup de travail et qu’il devait souvent voyager. Sauf que ses retours se faisaient rares, tout comme ses marques d’affection. J’avais compris pourquoi plus tard.

— Vous êtes arrivé.

Je m’empressai de payer le chauffeur avant de sortir sur le trottoir. J’étais juste devant l’imposant hôtel qui semblait monter indéfiniment vers le ciel. J’allai jusqu’à l’accueil pour récupérer mes clés et hésitai quelques secondes à aller boire un coup au bar. Non, pas une bonne idée du tout vu l’état dans lequel j’étais. Je pris donc sagement l’ascenseur pour gagner mon étage. Contrairement à ce que laissait supposer le prix de la chambre, elle n’était pas si grande que ça. D’environ quarante mètres carré, elle était composée de deux pièces : la chambre qui faisait également office de salon et salle à manger, ainsi que la salle de bain. 

Tout le mur en face de la porte d’entrée n’était qu’une immense baie vitrée qui surplombait la ville illuminée. Une table rectangulaire était disposée juste devant. Le salon comportant un canapé et deux fauteuils blancs ainsi qu’une table basse et une télé se trouvaient sur la droite, face au grand lit à baldaquin, appuyé sur le mur de gauche. La salle de bain se trouvait à gauche de la porte d’entrée. Une double vasque en marbre blanc était surmontée d’un miroir qui montait jusqu’au plafond. Une douche à l’Italienne ainsi qu’un bain à remous lui faisait face. 

J’allais profiter de ma dernière nuit dans le luxe. Après ça, ma vie allait prendre un tournant radical. Finis l’argent qui tombe du ciel sans rien avoir à faire. J’allais devoir trouver un appartement et un travail pour payer le loyer ainsi que ma nourriture. Beaucoup de choses à faire en peu de temps. Mais pour ce soir-là, j’allais me contenter de prendre un bon bain avant de me mettre au lit. J’avais du pain sur la planche le lendemain. 

Je fis couler l’eau et allai me déshabiller. La chaleur me fit du bien et me détendit. J’activai les remous, ce qui termina de dénouer mes muscles tendus. Une fois sortie et séchée, je m’écroulai sur le lit et m’endormis aussitôt.

*
*    *

J’ouvris les yeux le lendemain matin, animée par une détermination sans borne. La nuit m’avait totalement reposé et j’étais prête à affronter cette nouvelle journée et son lot de défis. Je commandai donc un copieux petit déjeuner et allai prendre une douche. Quand j’eus terminé, le service d’étage avait déposé ma commande sur la table. Je m’installai face à la ville et engloutis rapidement tout le plateau, avant de prendre mon ordinateur. Mon rendez-vous avec le banquier n’était qu’à onze heures, j’avais le temps de commencer mes recherches pour un appartement avant de rendre la chambre et d’aller à la banque.

J’écumai les sites de petites annonces, ne trouvant que des appartements avec des loyers exorbitants. J’ignorais qu’il était si difficile de se loger à New-York. Ma détermination commençait à s’étioler légèrement. Je cherchais depuis plus d’une heure déjà, et rien en dessous de mille-cinq-cents dollars. Je ne pouvais pas me prendre un loyer si élevé. Sans aucun diplôme ni expérience, les seuls travails auxquels je pourrais postuler étaient ceux de serveuse et vendeuse. Le salaire n’était pas mirobolant.

J’allai me rabattre sur des annonces de colocation quand un appartement attira mon attention. Vingt mètres carrés, meublé, dans un petit immeuble de six logements, et un loyer de mille dollars. Je m’empressai de contacter le propriétaire. Il était encore disponible ! Nous fixâmes donc un rendez-vous pour le visiter en début d’après-midi. Les choses n’allaient peut être pas être si mal !

Après mon rendez-vous à la banque, qui était proche de l’hôtel, je pris le métro pour me rendre à l’appartement. Il était à Brooklyn. Je n’avais pas vraiment l’habitude d’aller dans ce coin, me cantonnant à Manhattan. Mais quitte à changer de vie… Après environ dix minutes, je m’arrêtai à la station que j’avais repérée sur mon ordinateur et marchai encore cinq minutes. Quand j’eu quittée l’artère principale, je m’engageai dans un quartier plutôt calme et sympa, constitué seulement de petits immeubles de quatre étages, cinq tout au plus. C’était plutôt reposant. L’appartement se trouvait en face d’une école.

— Vous venez pour l’appartement ?

Une vieille dame se tenait sur le seuil du petit bâtiment. Je m’empressai de monter la volée de marches pour la rejoindre.  

— Oui c’est moi, enchantée. 

— Entrez, c’est moi qui vais vous faire visiter.

Je la suivis à l’intérieur. Au bout du long couloir carrelé se trouvait une porte avec une vitre teintée. On devinait l’escalier sur la droite. Le long des murs se trouvait seulement une porte de chaque côté.

— Il y a deux appartements par étage, m’expliqua-t-elle. Le vôtre c’est celui de gauche.

Elle ouvrit donc la porte et nous pénétrâmes dans une petite pièce. Oui, vingt mètres carrés c’est plutôt petit finalement. Du parquet au sol, des murs et un plafond blanc. Mais il était assez bien agencé. La petite cuisine se trouvait sur la gauche et était séparée du reste de la salle par une table haute. Le mur de droite était occupé par un canapé, une table basse ainsi qu’une petite armoire. Le lit se trouvait sous la seule fenêtre. Qui était assez grande vue la taille de l’appartement. Il y avait également des étagères à côté du lit et une porte sur le mur de gauche. 

— Le WC, m’informa-t-elle. 

— Le WC ? Et la salle de bain ?

— Au bout du couloir. En commun avec l’appartement d’en face. 

J’ouvris la bouche, puis la refermai. 

— Je pourrai la voir ?

Nous sortîmes. Bon, ce n’était pas la mer à boire non plus. Partager une salle de bain, ça serait comme… être à l’internat ? Je n’avais jamais connu l’internat. Ça pouvait être chouette non ?

— Voilà.

En plus, elle était en bon état et plutôt spacieuse. Carrelée du sol au plafond dans des tons clairs, elle possédait une fenêtre qui la rendait très lumineuse. Il y avait une grande douche ainsi qu’un meuble double vasque avec un miroir. 

— Elle est nettoyée par l’entreprise qui fait le ménage dans les couloirs.

Ok, super. Un bon point en plus, me dis-je tout en retournant dans l’appartement. 

— Bon, vous le prenez ?

On ne pouvait pas faire plus direct… J’avais espéré avoir un peu de temps pour réfléchir, mais je n’avais pas vraiment le choix de toute façon. C’était le seul appartement dans mon budget, et je ne pouvais pas me permettre de passer une nuit de plus à l’hôtel.

— Oui, je le prends !

Après avoir signé quelques papiers et donné trois mois de loyer d’avance, la vieille dame me donna les clés et s’en alla. Je fermai la porte et regardai l’appartement. Mon appartement. Mon tout premier rien qu’à moi ! En plus, l’ancienne m’avait assurée que les voisins du dessus étaient calmes et sans histoire. Je n’avais pour le moment personne en face de moi. Cet appartement-là m’avait tapé dans l’œil mais il était à mille-huit-cents dollars. En même temps, il faisait quarante mètres carrés, avait une chambre à part et une cuisine américaine. Mais pas non plus de salle de bain visiblement. Bizarre d’avoir rénové les appartements sans leur ajouter une salle de bain. Certainement pour garder le charme de l’ancien… 

Je me laissai tomber sur le canapé. C’était vraiment étrange de me dire que c’était chez moi ici. Mais il fallait encore que je trouve un travail. Qui allait bien attendre demain. J’allais d’abord m’installer et prendre mes repères. Même si je n’avais pas beaucoup d’affaires. Il fallait aussi que j’aille faire quelques courses. Je commençai par ranger mes vêtements dans l’armoire. Comme c’était surprenant de voir mes affaires rentrer dans un si petit espace ! Je posai le peu de livres que j’avais emportés sur les étagères avec le cadre photo de ma mère, et mon ordinateur sur la table haute. Et voilà. Mes biens se résumaient à ça maintenant. Etrangement, je me sentais plus légère, plus libre. C’était beaucoup mieux comme ça. Comme si mon esprit était moins encombré. 

J’entrepris de chercher sur mon téléphone une supérette à proximité. Whole Foods Market à huit minutes à pied. Parfait ! Je devais revenir sur mes pas, comme si je retournais au métro, et continuer sur la grande avenue. Là, les immeubles étaient tout de suite beaucoup plus hauts. Finis mon petit quartier tranquille. Le magasin se situait d’ailleurs en bas d’un immense gratte-ciel vitré. Je m’empressai d’acheter ce dont j’avais le plus besoin et rentrai. Maintenant je n’avais plus qu’une envie, me terrer dans mon nouveau chez moi.

*
*    *

Je passai les deux jours suivants à éplucher les petites annonces pour trouver un travail. Aussi bien sur internet que dans les journaux. Ou sur des papiers dans la rue. J’eus un nombre incalculable d’entretiens. Pour la plupart, je n’avais pas assez d’expérience, pour les autres, j’étais prise mais je refusais au vu des conditions de travail et de l’hygiène plus que douteuse des lieux. Il était dix-huit heures et j’allai à mon dernier rendez-vous. Après, j’aurais épuisé toutes les annonces que j’avais pu trouver pour mon niveau.

Il s’agissait d’un café qui faisait également restauration rapide avec uniquement des produits frais. Et le meilleur, c’était qu’il se trouvait à seulement dix minutes à pieds de mon appartement ! Je croisai les doigts pour que ça fonctionne. 

Une fois devant la devanture, je la détaillai. De dehors, ça n’avait rien d’exceptionnel. Quelques tables et une bâche dépliante bleue pour l’ombre. Je me décidai à pousser la porte. Des tables dispersées un peu partout, à droite un espace en pointe avec des canapés auquel on accédait par une marche. Il y avait un poteau deux mètres devant la porte duquel partait une longue table en hauteur avec des tabourets. Elle coupait la pièce en deux, laissant pour seul accès pour gagner la partie avec toutes les tables de passer devant la porte. La bar se trouvait juste derrière, contre le mur du fond. Il y avait également une partie table avec des tabourets sur un quart de sa longueur.

Je pris une profonde inspiration et m’avançais jusqu’au bar où une fille s’affairait. Après lui avoir dit ce pour quoi j’étais là, elle m’envoya auprès d’un certain Danny qui allait me faire passer l’entretien. Nous nous installâmes sur un des canapés dans l’espace en triangle puisque c’était le seul coin un peu tranquille. Je le prévins tout de suite que je n’avais aucune expérience. Mais j’avais envie d’apprendre et bien sûr je pouvais enlever mes lentilles. Il se contenta de rire.

— Je te prends à l’essai demain matin à huit heures. Ne sois pas en retard et inutile d’enlever tes lentilles.

Puis il me laissa là, comme deux ronds de flan. Ok, je ne pensais pas que ça serait aussi facile… Enfin, je n’étais pas encore prise hein, je devais réussir mon essai du lendemain. Et je n’aurai même pas à porter de lentilles pour cacher mes yeux dorés !

Histoire de partir sur de bonnes bases, je décidai de rester prendre un verre pour voir comment ça marchait ici. Je retournai donc au bar pour commander un jus de banane, qui fut pressé devant moi ! Puis je m’assis au bar, me tournant dos au mur pour pouvoir observer toute la salle, bar compris. Il y avait cinq employés et ils n’étaient pas de trop car les clients commençaient à être plus nombreux. 

— Bienvenu au GGA ! Qu’est-ce que je vous sers ?

J’allais devoir me souvenir de cette formule. GGA pour Green Grape Annex. Car visiblement, il y avait deux autres magasins de la marque Green Grape qui étaient à à peine deux cent mètres : une boutique d’alcool et une autre qui vendait uniquement des produits frais. Tout un concept. Tous les employés semblaient s’entendre à merveille, il y avait beaucoup de clients habitués et le crédo était sourire et convivialité. C’était impressionnant à voir. J’étais certaine de me plaire ici. Il fallait vraiment que j’assure le lendemain.

Une heure plus tard, je me décidai à partir et rentrai chez moi.

*
*    *

Je travaillais maintenant au GGA depuis deux mois. C’était fantastique. Je me débrouillais plutôt pas mal même si au départ, j’avais fait quelques étourderies. Mais on ne m’en voulait pas, on m’expliquait comment faire les choses correctement et c’était oublié. L’ambiance, que ce soit entre les salariés ou avec les clients, était juste géniale. Je n’avais même pas l’impression de travailler. Je rentrais chez moi épuisée mais heureuse. Finalement, c’était certainement la meilleure chose qu’il me soit arrivé que mon père m’exclut de sa vie.

— Tu es sûr que tu ne veux pas venir avec nous ?

Je secouai la tête en souriant.

— C’est gentil, mais je suis crevée. Je vais rentrer me mettre au lit.

Ce jour-là, j’avais travaillé l’après-midi jusqu’à la fermeture, soit vingt-deux heures puisque nous étions samedi. Je n’avais qu’une envie, c’était rentrer, prendre une bonne douche et me mettre au lit. Ce que je m’employai à faire. 

Une fois chez moi, je pris deux serviettes et mes affaires de toilettes avant de traverser le couloir pour aller jusqu’à la salle de bain. J’ouvris la porte et restai bouche bée. Il y avait un homme totalement nu en train de se sécher dans ma salle de bain !

— Qu’est-ce que vous faites dans ma salle de bain !? criai-je presque.

— Bonsoir également. Et c’est aussi ma salle de bain, fit-il avec un sourire.

Je croisai les bras.

— Pardon ?

— J’habite l’appartement en face du tien.

Oh. J’avais complètement oublié que je risquais d’avoir un voisin de palier. Et squatteur de salle de bain. Même s’il était pas mal du tout, il fallait l’avouer. Grand, musclé, les cheveux bruns et les yeux bleus clair. Et ce sourire qui ne l’avait toujours pas quitté. Je remarquai que c’était certainement parce que j’étais en train de le reluquer sans vergogne alors qu’il était totalement nu. Mais ça ne semblait pas le déranger outre mesure. Et moi non plus quand je compris subitement.

J’entrai dans la salle de bain et refermai la porte derrière moi.

— He bien, on passe déjà aux choses sérieuses alors qu’on ne s’est même pas dit nos prénoms ?

J’inspirai profondément. 

— Loup, soufflai-je.

Ses yeux virèrent brièvement à l’ambré tandis qu’il penchait la tête sur le côté.

— Je me demandais si tu finirais par t’en rendre compte. 

Il entreprit de s’habiller. 

— J’ai été étonné que tu ne sentes pas mon odeur quand tu es rentré dans l’immeuble. Ou même dehors.

Je le fusillai du regard.

— J’ai été toute la journée dans l’odeur de nourriture. Mon nez à besoin d’un peu de temps pour s’en remettre, m’offusquai-je.

Il haussa les épaules.

— N’empêche. Ça n’est pas vraiment sérieux et plutôt dangereux.

J’avançai jusqu’à poser un doigt sur son torse encore nu. 

— Je ne vois même pas pourquoi je perds mon temps à me justifier. Qu’est-ce que ça peut bien te faire de toute façon, je ne te connais même pas. Alors maintenant fou moi la paix.

Puis je tournai les talons et ouvris la porte à la volée.

— Je te préviens simplement pour que tu fasses attention, dit-il sans lever la voix. Nous ne sommes jamais à l’abri d’une attaque.

Je me figeai. Une attaque ? Moi ? Je me tournai à nouveau vers lui.

— Quelle attaque ?

Il haussa à nouveau les épaules.

— D’autres métamorphes, d’humains, de vampires ou que sais-je. Il faut être sur ses gardes. 

Il passa à côté de moi. 

— Je m’appelle Paul, ajouta-t-il en me tendant la main.

Je la regardai quelques secondes avant de la serrer. Il y eut comme une décharge. 

— Kaitlyne.

— Enchanté Kaitlyne.

Puis il tourna les talons et s’enferma dans son appartement. Je restai encore un moment à regarder le couloir vide. C’était la première fois que je rencontrais un autre métamorphe que mon père. La petite décharge que j’avais sentie devait être son énergie. Ce qui voulait dire qu’il devait être assez puissant. Qu’est-ce qu’un loup comme lui venait faire ici ? Ils ne vivaient pas en meute normalement ?

Je me secouai mentalement. Je devais prendre une douche et aller au lit. Certes, je ne travaillais pas le lendemain, mais il fallait que je garde le rythme que je m’étais imposé pour rester en forme.

La semaine qui suivit, je ne recroisais pas Paul. Je sentais qu’il était passé peu de temps avant moi à la salle de bain ou dans le couloir, mais c’était tout. Je ne pouvais pas m’empêcher d’être déçu même si ça m’énervait. Je ne le connaissais pas, mais j’étais plus qu’intriguée. J’avais envie de rester près de lui, c’était aussi un métamorphe et ça me rassurait. 

C’est pour cette raison qu’un lundi après-midi, alors que j’avais terminé ma matinée de travail, je me retrouvais assise sur mon canapé à tendre l’oreille, prête à bondir au moindre son d’une clé tournant dans la serrure de la porte d’en face. J’attendis plus d’une heure en me maudissant intérieurement d’être aussi stupide. Franchement, je n’avais pas autre chose de plus utile à faire ?

Un cliquetis caractéristique se fit entendre et je me précipitai pour ouvrir ma porte. Un peu trop brusquement. Le loup me regardait, étonné.

— Je… Je voulais m’excuser pour l’autre jour, improvisai-je le plus normalement possible.

Il arqua un sourcil.

— Pas grave.

Il ouvrait sa porte et s’apprêtait à rentrer chez lui. C’était le moment ou jamais.

— Je me disais qu’on pourrait boire un verre. Histoire de faire connaissance. C’est plutôt exceptionnel qu’on soit voisin finalement.

Il me regarda quelques secondes avant de refermer la porte de son appartement.

— Chez toi alors. Histoire de te faire pardonner, fit-il en passant à côté de moi pour entrer dans mon appartement.

Je levai les yeux au ciel en lui emboîtant le pas. Qu’est-ce que je venais de faire ?

— C’est plutôt petit mais pas mal. 

Il était au milieu de la pièce, les mains sur les hanches et détaillait mon chez moi. 

— Tu n’as pas beaucoup d’affaires.

Je haussai les épaules.

— Longue histoire.

Il sauta sur l’un des deux tabourets.

— Ça tombe bien, j’ai tout mon temps. Tu aurais une bière ?

Tout en secouant la tête, j’allai jusqu’au frigo pour en sortir deux. J’étais certaine que c’était une mauvaise idée d’avoir voulu me ‘‘rapprocher’’ de lui. À quoi cela me mènerait-il, franchement. Nous n’étions même pas de la même espèce.

— Alors, raconte moi un peu qu’est-ce qu’une fille comme toi fait par ici.

Je le fusillai du regard.

— J’habite et je travaille par ici.

Il se pencha un peu en avant, se rapprochant de moi.

— Je veux dire, comment tu as atterri ici.

Je n’étais pas certaine de vouloir lui dire. Je ne le connaissais pas. Il n’était peut-être même pas digne de confiance. Mais d’un côté, je n’avais jamais pu parler de ces trucs de surnaturel à personne. Alors…

— Tu ne me demandes pas ce que je suis ?

— Je le sais déjà. 

Il avala une gorgée et agita un doigt vers mon visage. 

— Avec tes yeux, difficile de ne pas deviner. Les tigres sont assez rares, mais je suis au moins au courant de ça. D’ailleurs, vous êtes généralement plutôt riche et vous ne vous mélangez pas au petit peuple.

Je levai les yeux au ciel. 

— Mon père est riche, effectivement. 

Je marquai une pause.

Disons que les mœurs des tigres sont assez… spéciales. 

Il haussa un sourcil. 

— Nous sommes solitaires. Les couples se forment et quand il y a un enfant, le père reste jusqu’à ces deux ou trois ans puis il part pour laisser la mère l’éduquer seule, ne faisant que quelques visites de temps en temps. Puis il revient quand l’enfant est jugé apte à se débrouiller seul. Soit entre seize et vingt ans selon les individus. Là, l’adolescent est tout bonnement mis à la porte, avec suffisamment d’argent pour se débrouiller pendant un moment. 

J’avalai une gorgée de ma bière pour me redonner contenance. C’était douloureux d’en parler, mais j’en avais terriblement besoin.

— Mais pour moi, ça ne s’est pas vraiment passé comme ça. Ma mère était humaine et elle est morte dans un accident de voiture quand j’avais deux ans. Au départ, tout allait bien avec mon père, jusqu’à ce qu’il commence à s’éloigner pour ne quasiment plus revenir. J’étais avec une nourrice qui s’occupait très bien de moi, mais je n’avais plus de parents… Puis peu après mes vingt-cinq ans, il m’a mise à la porte. Il devait récupérer son territoire. Chez les tigres, l’instinct dépasse le côté humain. Sauf pour moi qui suis à moitié humaine. J’ai besoin de contact et d’être avec d’autres personnes comme n’importe quel autre métamorphe.

J’avais fait mon récit sans le regarder. Et comme il ne parlait toujours pas, je relevai les yeux. Il me regardait avec une pointe de tristesse. 

— Ça a dû être difficile pour toi de te débrouiller toute seule du jour au lendemain. Si tu ressens ce besoin de contact et de présence, je suis désolé de te dire que tu vas devoir te trouver un clan. Sinon tu vas finir par dépérir.

Je haussai les épaules.

— Je verrai ça en temps voulu. Ce n’est pas vraiment comme si je pouvais poster une annonce ‘’tigresse recherche clan pour combler sa solitude’’. 

Il sembla vouloir dire quelque chose mais se ravisa. 

— Et toi, qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne devrais pas être avec ta meute justement ?

— Je suis ici pour le travail. Je rentre chez moi dans un mois maximum.

J’eus un pincement au cœur. Mon voisin de palier était par miracle un métamorphe et il n’était pas là pour longtemps. J’avais une de ces poisses. Nous passâmes encore une bonne heure à parler, mais je n’étais plus aussi enthousiaste. À quoi bon, il allait partir de toute façon.

*
*    *

Les deux semaines qui suivirent, ce fut moi qui fis tout pour éviter Paul. Il vint toquer quelques fois à ma porte mais je n’ouvrais pas, faisant mine de dormir. Je ne voulais plus le voir. Il était inutile que je m’attache à lui alors qu’il allait rentrer chez lui. Parce que je me connaissais très bien. Je m’attachais trop facilement aux gens et je finissais irrémédiablement blessée. Et là, ce serait encore pire puisqu’il s’agissait d’un métamorphe, le tout premier que je rencontrais. J’étais déjà assez déçu comme ça, pas besoin d’en rajouter. 

— Kait, le beau brun là-bas te mate depuis tout à l’heure.

La remarque de Rose me sortit de mes rêveries. Elle me faisait ce genre de réflexion plusieurs fois par jour. J’étais plutôt pas mal, il faut dire ce qui est, et mes yeux dorés ne faisaient qu’ajouter une touche de mystère supplémentaire. Je pris donc tout mon temps avant de regarder dans la direction qu’elle me montrait discrètement. Je restai bouche bée quelques secondes.

— Pas mal du tout celui-là hein ? Peut-être qu’il aura la chance de rentrer avec toi ?

Elle me fit un clin d’œil tout en me donnant un coup de hanche. Je posai le chiffon que j’avais dans les mains et qui me servait à sécher le comptoir. 

— Je prends ma pause.

— Tu m’étonnes ! 

Je m’empressai de gagner le recoin triangulaire avec les canapés. Paul était nonchalamment assis sur l’un d’eux, un verre de bière dans une main. Il n’y avait personne d’autre autour.

— Qu’est-ce que tu fais là ? demandai-je entre mes dents.

— Sympa l’accueil.

Il but une gorgée.

— Tu es sur mon lieu de travail. Dont je ne t’ai jamais parlé.

— Tu m’évites, se contenta-t-il de répondre. 

Je jetai un coup d’œil à Rose qui mit ses deux pouces en l’air et décidai de m’asseoir sur le canapé en face du loup.

— Je ne t’évite pas.

— Bien sûr que si. Je ne suis pas dupe, je sais très bien que tu ne dormais pas les fois où je suis venu toquer chez toi.

Je croisai les bras et m’enfonçai dans le canapé.

— Qu’est-ce que tu me veux ?

— Savoir pourquoi tu m’évites.

Je soupirai. Aucun mensonge crédible ne me vint.

— Je ne vois pas de raison de continuer à te voir si tu repars chez toi dans peu de temps.

Il me regarda quelques secondes sans rien dire, sembla plusieurs fois vouloir dire quelque chose puis se raviser. Je commençai à perdre patience.

— Ma pause est terminée, fis-je en me levant.

Il me retint par le bras.

— Je te rejoins chez toi une fois que tu seras rentré. Je dois te parler de quelque chose.

— Comme tu veux.

Je me dégageai et retournai derrière le bar. Rose vint aussitôt me questionner.

— Tu ne chômes pas ! Première discussion et il y a déjà eu contact…

— C’est mon voisin, Rose. 

— Raison de plus ! Si j’avais un voisin comme ça, je peux te garantir qu’il serait passé à la casserole depuis un moment.

Je passai les heures qui suivirent à me demander ce qu’il pouvait bien vouloir me dire. Il avait eu l’air tellement sérieux d’un coup. C’était légèrement flippant. Je devais reconnaître à contrecœur que je mis moins de temps que d’habitude pour rentrer.

Le loup était appuyé contre le mur à côté de ma porte. J’eus un léger frisson. Rose avait raison, il était vraiment pas mal du tout. Mais pas pour moi, me dis-je en ouvrant. Il passa devant et s’installa à la table. Je lui donnai une bière, m’en pris une et m’installai en face de lui. Il semblait réfléchir.

— Tu voulais me parler de quelque chose, lui rappelai-je.

Il releva la tête pour me regarder et bus une longue gorgée de bière.

— J’aimerais que tu écoutes ce que j’ai à te dire jusqu’au bout sans m’interrompre et sans a priori. 

Je hochais la tête. 

— Promets.

— Promis, dis-je en levant les yeux au ciel.

— Je travaille pour un vampire. C’est un vieux vampire très puissant, et nous sommes plusieurs métamorphes à travailler pour lui. Des métamorphes de toute espèce. Mais nous formons un clan. Nous avons un Alpha, Xhô, et toute la structure d’un clan normal. Nous sommes une famille. J’en ai parlé à mon patron et à mon Alpha, et ils seraient d’accord pour que tu nous rejoignes. Si tu le souhaites.

Je le regardai sans rien dire pendant plusieurs secondes. Est-ce qu’il avait vraiment demandé à son patron qu’il m’embauche alors que nous nous étions rencontrés deux semaines plus tôt ?

— Avant de prendre ta décision, ce n’est pas un vampire comme on a l’habitude d’en rencontrer. Il est vraiment bon et gentil.

— Je n’ai jamais rencontré de vampire de toute façon. Tu es également le premier métamorphe que je côtoie en dehors de mon père.

Il écarquilla les yeux.

— J’ai du mal à comprendre comment on peut passer vingt-cinq ans sans voir un seul être surnaturel. Surtout en vivant à New-York… Ta tigresse doit être en souffrance à force de ne pas avoir de contact comme ça. Si tu nous rejoint, je t’assure qu’on t’apportera-

— Ok.

— Quoi ?

— Je suis d’accord pour venir avec toi. Même si je ne sais pas en quoi va consister mon travail. Mais je veux venir.

L’espace d’une seconde, il sembla soulagé. Puis il retrouva son air jovial habituel. 

— Alors prépare tes affaires et règles tes papiers chérie, départ dans deux semaines !

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