La forêt enchantée

Comme à chaque fois qu’elle devait passer par la route qui traversait ce bois, elle ne pouvait s’empêcher d’être anxieuse, même si la portion ne faisait que deux ou trois kilomètres. Il faut dire qu’il y avait de nombreuses rumeurs. 

Il se racontait que si un animal croisait la route au même moment  qu’une voiture arrivait, cette dernière était déviée de sa trajectoire pour épargner la créature. Ou encore que certaines personnes avaient vu des formes étranges roder la nuit. 

Il y avait également les phénomènes physiques bien réels, qu’elle avait elle-même vu ou expérimenté : le pare-brise qui se recouvre de givre même quand il ne fait pas froid, la route déformée, comme si la nature essayait de la faire disparaître… Par endroits, elle formait des bosses craquelées, et à un autre c’était un profond creux. La mairie avait bien entendu essayé de réparer tout ça mais sans succès. 

Elle prenait donc toujours bien garde à rouler lentement et ne regardait pas sur les côtés de peur d’apercevoir quelque chose d’anormal, qui lui ferait inévitablement avoir un accident. 

— Ella, te voilà enfin !

Sa meilleure amie depuis toujours, Alice, la serra dans ses bras avant de s’écarter pour scruter son visage.

— La ville ne te réussit pas, tu es pâle comme un linge. 

— Merci, marmonna Ella tout en se laissant entraîner à l’intérieur.

Une fois qu’elle eût posé sa valise, elle descendit dans la cuisine pour boire la citronnade bien fraîche que lui avait servi Alice.

— Une bonne balade te fera le plus grand bien, lui dit-elle.

— Alice, je suis là pour deux semaines, on va avoir le temps de se promener. J’ai conduit pendant deux heures…

— Justement ! Ça va te faire du bien, tu verra. On va juste marcher quelques minutes, on ira pas loin. 

Elle soupira avant de finir son verre et de suivre son amie dehors, qui marchait déjà en direction du petit chemin derrière la maison.

— Tu sais, lui dit-elle au bout de plusieurs minutes, je ne comprends toujours pas pourquoi tu es partie vivre en ville. 

— J’avais besoin de changer d’air, de nouveauté. Je commençais à étouffer.

— Tu aurais pu venir t’installer ici, avec moi.  

— Ça reste la campagne même si ce n’est pas là où j’ai grandi.

Elle s’abstint de lui dire qu’elle y avait sérieusement songé pourtant. Ne pas partir dans un lieu nouveau, avec des inconnus, où elle serait totalement anonyme. Mais rester avec sa meilleure amie qu’elle avait toujours connue, qui lui servirait d’ancrage, de bouée de secours. 

Elle était partie depuis plus d’un an et pourtant, elle n’avait pas noué de liens, que ce soit au boulot ou à l’extérieur. Elle était toujours seule. Elle n’attendait qu’une chose, venir voir Alice, prendre sa bouffée d’oxygène. 

Quand elle sortit de ses pensées, le sentier serpentait entre les arbres et elle s’arrêta.

— Où est-ce qu’on est ?

Alice se tourna vers elle, les sourcils froncés, et revint sur ses pas pour lui prendre la main et la forcer à avancer. 

— Dans les bois, tu le vois bien.

— Dans les bois ?

— Oh pitié, Ella, ne recommence pas.

Elle se laissa tirer sur plusieurs mètres de mauvaise grâce, jusqu’à ce qu’elles débouchent dans une petite clairière traversée par un ruisseau. La lumière de cet fin d’après-midi conférait à l’endroit une atmosphère particulière.

— Tu vois, c’est magnifique non ?

Elle la suivit jusqu’à un gros rocher qui semblait avoir été posé au bord de l’eau par un géant. C’était la seule roche présente dans le coin, excepté celle du lit du ruisseau. L’herbe tapissait tout le reste. Elle rejoignit sa meilleure amie qui était déjà allongée dessus, les mains derrière la tête et les yeux fermés.

Effectivement, elle devait bien avouer que c’était magnifique, comme hors du temps. Pas de bruit de voiture, de métro, de klaxonne, de gens qui parlent… Juste le clapotis de l’eau, le bruissement du vent dans les feuilles, le champ des oiseaux…

Ella jeta un coup d’œil à son amie, qui semblait si sereine. Elle n’était même pas certaine d’avoir cet air là quand elle dormait tellement elle était tout le temps stressée et anxieuse. Ces deux semaines lui ferait le plus grand bien.

La main d’Alice replaçant une mèche de ses cheveux derrière son oreille la fit sursauter. Elle s’était redressée, ne se tenant qu’à quelques centimètres d’elle, et semblait soucieuse.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Ella ? Tu sais que tu peux tout me dire ?

Ella battit rapidement des paupières et détourna le regard. 

— Tout va bien, je suis juste fatiguée.

Elle tenta de sourire et vit que ça ne convainquit pas son amie. 

— Mais tu as raison, c’est très joli ici.

— Oui, je viens souvent. C’est reposant. Et je voulais te montrer que tu n’as rien à craindre de cette forêt. 

— C’est juste une petite peur, se justifia-t-elle, rien de rationnel, je le sais. 

Elle rit tout en se tournant vers Alice, qui avait raccourci la distance entre elles. Alice qui se rapprocha encore, jusqu’à poser sa bouche sur la sienne et glisser ses mains dans ses cheveux. Ses lèvres étaient douces et avaient encore le goût de la citronnade. Quand elle se recula, à bout de souffle, les yeux de son amie pétillaient et elle souriait. Elle l’imita bien qu’elle se sentit rougir. Et quand elle porta son regard de l’autre côté de la clairière, elle vit des centaines de petits points lumineux voltiger doucement dans les airs. Alice se mit à rire.

— Ne fait pas cette tête. Tu es acceptée.

— Acceptée ?

— Si tu n’as rien à craindre de cette forêt, c’est parce que c’est une forêt enchantée, Ella. Elle protège les êtres vivants qui y habitent et ceux qui la respectent. Elle ne se montre qu’à très peu de personnes tu sais.

Ella regarda son amie, troublée. Tant par son baiser que par ce qu’elle voyait. 

— Je crois vraiment que tu devrais reconsidérer ma proposition de rester ici avec moi. 

Elle rit. Elle était venue pour se reposer et elle se retrouvait avec une petite amie et une forêt enchantée.

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