L’homme entra dans l’officine et détailla les étagères débordantes de produits de toutes sortes. Les mains dans le dos, il évoluait dans la boutique, ne semblant rien chercher en particulier, regardant les flacons disposés sur les meubles d’apothicaire comme s’il s’agissait de tableaux dans un musée. Pas spécialement intéressé, mais pas totalement désintéressé pour autant.
Les imposantes armoires en bois pouvaient effectivement étonner, n’étant plus vraiment présentes dans les pharmacies de part leur côté peu fonctionnel. Mais elles étaient parfaitement à leur place en ces lieux.
— Puis-je vous aider ?
L’homme sursauta au son de la voix gutturale et se retourna. Il se contenta de regarder la créature en face de lui en clignant des yeux. Il avait certes de quoi être interloqué. Vêtu d’un pantalon de costume noir, d’une chemise blanche à col haut, d’un gilet gris et d’une redingote noire d’où dépassait de la dentelle blanche, elle semblait tout droit sortie de Londres du 19ème siècle. Mais là n’était pas le plus surprenant. Ce corps, parfaitement humain, n’était pas surmonté d’une tête d’homme, mais d’oiseau.
— Vous êtes un espèce de corbeau ?
— Un Ibis, cher monsieur, famille Threskiornithidae et non Corvidae.
Comme l’homme le fixait toujours de ses yeux vides, le pharmacien agita une main en l’air, comme si ça n’avait pas d’importance.
— En quoi puis-je vous être utile monsieur… ?
Semblant sortir de sa léthargie, l’autre regarda autour de lui et se pencha en avant.
— Monsieur Toom’hou. J’aimerai un remède, chuchota-t-il dans la boutique pourtant vide.
— Ce qui est généralement la raison pour laquelle on se rend dans une officine.
— Vous êtes mon dernier espoir. Comprenez, je suis vraiment désespéré pour venir ici.
L’homme oiseau pencha la tête sur le côté et guida le client jusqu’au comptoir.
— Tout ceci m’a l’air fort grave. Dites m’en plus, lui demanda-t-il une fois derrière l’imposant meuble en bois.
— Et bien monsieur… Commença l’homme en cherchant un badge sur le torse du pharmacien.
— Appelez-moi Thoth.
— Monsieur Thoth, j’ai comme qui dirait un petit… problème.
Il jeta à nouveau un regard aux alentours, comme prêt à révéler un secret d’état.
— Comprenez bien que je ne serai jamais venu ici en temps normal. Pas que vous me dérangiez, hein. C’est simplement pas trop mon truc.
— Quoi donc cher monsieur ?
Il se pencha vers monsieur Thoth.
— Le surnaturel. Depuis l’annonce, les gens ne sont pas trop rassurés vous comprenez.
— Bien entendu.
— Alors venir dans un de vos… commerces, je ne sais pas trop…
— Quel est donc votre problème monsieur ?
— Et bien… Je suis… J’ai du mal à monter le chapiteau… J’ai-
Monsieur Thoth leva une main pour l’interrompre.
— Le petit soldat ne se tient pas au garde à vous ?
— C’est ça ! murmura l’autre.
— Il n’y a aucun problème, nous avons tout ce qu’il faut ici pour votre petit souci.
Le pharmacien fit à nouveau le tour du comptoir et alla d’étagères en étagères pour récupérer divers flacons avant de revenir devant son client. Ce dernier lorgna sur les récipients, perplexe, alors que Monsieur Thoth commençait à mélanger les ingrédients dans un mortier.
— C’est quoi ça ?
Monsieur Toom’hou porta l’une des fioles contenant de la poudre rouge à son nez et éternua sous l’odeur épicée.
— De l’oscillocoque, répondit Monsieur Thoth en récupérant la fiole.
Après encore quelques mélanges, et au fur et à mesure que le visage du client changeait peu à peu de couleur, l’apothicaire transvasa finalement le tout dans un mixeur avant d’y ajouter quelques liquides étranges. Il ajouta la dernière touche qu’il prit dans un pot avant de fermer le couvercle et de mixer. Quand le liquide eut la consistance escomptée, il le versa dans une jar en verre qu’il poussa vers le client.
— Ce sera peut-être aussi un peu… décapant.
— Vous ne pensez pas sérieusement que je vais boire ça ? demanda l’homme en regardant le breuvage d’une drôle de couleur bleutée.
— Voyez ça comme un smoothie ! fit Monsieur Thoth en ajoutant une paille d’un geste altier.
— Mais enfin je… Ce n’est tout de même pas une blague ?
— Croyez-moi monsieur Toom’hou, avec ce breuvage, votre soldat pourra repartir au front !
Monsieur Toom’hou se décida à prendre la jar et porta lentement la paille à sa bouche. Il commença à siroter le liquide avec une grimace de dégoût, mais bien vite son visage afficha une expression ravie.
— C’est finalement assez bon !
— Vous voyez ! Les vers de terre font toute la différence. Je les ajoute toujours pour donner ce petit goût acidulé.
