Il ouvrit les yeux, qui tombèrent aussitôt sur le carnet. Se redressant, il regarda autour de lui, perdu, avant de se rendre compte qu’il était toujours dans le train, et non dans son petit appartement parisien. Il se leva dans un brusque sursaut, s’empara du carnet et courut à travers le wagon. Mais il était déjà trop tard. Arrivé devant la porte, le train avait déjà démarré.
De l’autre côté de la vitre, la gare grise laissait peu à peu la place au paysage arboré de la campagne, morne et triste à côté de l’agitation de Paris qu’il affectionnait tant. Il avait hâte de rentrer. Ce n’était que trois jours, mais ça lui avait paru une éternité. Le retour aux sources, pas vraiment son truc.
— Vous cherchez quelque chose ?
Il leva les yeux vers l’hôtesse qui lui souriait poliment. Il était resté planté devant la porte de sortie. Il se contenta de secouer la tête avant de retourner à sa place. Regardant le paysage défiler quelques minutes, il finit par se souvenir du carnet qu’il faisait tourner dans ses mains.
Plutôt petit avec une couverture rouge et usée, il était assez épais, maintenu fermé à l’aide d’une petite cordelette de cuir noir. Il jeta un coup d’œil autour de lui. Comme si quelqu’un pouvait savoir qu’il n’était pas à lui !
Haussant les épaules, il se décida à l’ouvrir. Les pages étaient remplies de petites lettres, qui devaient certainement former des mots. Mais il n’avait pas ses lunettes alors tout ça ne ressemblait à rien de compréhensible. Ses yeux se portèrent à nouveau au-delà de la vitre, sur l’étendue d’eau qu’ils étaient en train de traverser.
*
Une légère secousse le réveilla.
— Monsieur, nous sommes arrivés.
De l’autre côté, les quais de la gare de Lyon. Enfin de retour. Il remercia l’hôtesse et se leva pour prendre ses affaires au-dessus de lui. Le carnet qui était resté sur ses genoux tomba par terre. Il se baissa pour le ramasser et quand il voulu le tendre à la jeune femme pour lui dire que quelqu’un avait oublié ça, elle avait déjà disparu dans un autre wagon.
Il le déposa sur son siège, attrapa sa valise et sa sacoche et récupéra finalement le carnet, sans vraiment savoir pourquoi, et le glissa dans la poche de sa veste avant de s’engager dans l’allée pour gagner la sortie.
Il traversa la gare, prit un café à emporter qui ne valait clairement pas ce prix et déboucha enfin dans la rue. Pluie. Rien d’étonnant pour un mois de novembre à Paris. Les gens sortaient de la gare en courant pour s’engouffrer dans des taxis ou les bouches de métro. Quelques rares touristes s’arrêtaient pour prendre une photo et repartaient aussitôt.
Lui prit son temps pour siroter son jus de chaussette, jeter le gobelet dans une poubelle et sortir son parapluie de sa valise. Il s’engagea alors tranquillement sous la pluie. Il avait environ quinze minutes de marche pour rentrer, près de l’hôpital Saint-Antoine qui rythmait ses jours et ses nuits avec le balai des sirènes des ambulances.
Quand il arriva finalement chez lui, son pantalon était trempé mais il était heureux. Enfin de retour. Il laissa sa valise et sa sacoche à côté de la porte tandis que Charles-Edward, son vieux matou roux, venait se frotter à ses jambes en miaulant. Il n’était pas habitué à ces longues absences non plus. Il alla lui ouvrir un sachet de pâté qu’il versa dans sa gamelle avant de revenir près de la porte pour pendre sa veste au porte-mentaux. La lourdeur lui rappela le carnet, qu’il sortit de la poche et posa sur la petite table de la cuisine.
Il devait encore ranger ses affaires, n’aimant pas que sa valise traîne trop longtemps dans l’appartement. Il la fit rouler jusqu’à sa chambre et entrepris de remettre les vêtements à leur place dans l’armoire, après quoi il rangea la valise sur la dernière étagère, à côté des draps.
Charles-Edward rentra à son tour dans la pièce et se frotta à nouveau à ses jambes. Il lui gratta l’arrière de la tête. Ce n’était bien sûr pas lui qui lui avait donné ce prénom à dormir dehors. Il s’appelait comme ça quand il l’avait pris à la SPA et s’était dit qu’il lui en trouverait un autre. Puis le temps avait passé et il s’appelait toujours Charles-Edward. Ce qui ne semblait pas vraiment déranger le chat, alors il avait finalement laissé tomber.
Il retourna dans la pièce de vie. Bientôt dix-huit heures et il n’avait rien mangé depuis le matin. Ouvrant un placard, il prit un plat préparé au hasard et le fit réchauffer au micro-ondes avant de s’attabler. Le chat monta sur la table et s’assit en face pour le regarder manger. Il piqua un morceau de viande sur sa fourchette et la lui tandis. L’animal l’attrapa du bout des dents et en grignota un morceau avant de laisser le reste.
— Pas génial, je sais.
Tout en mangeant, ces yeux n’arrêtaient pas d’aller et venir entre son plat et le petit carnet. Quelle idée il avait eu de le récupérer, franchement ? Et il comptait en faire quoi, le lire ? Peut-être qu’il le ramènerait à la gare le lendemain. Après tout, il était certainement possible de retrouver à qui il appartenait. Mais est-ce qu’ils s’en donneraient la peine ? Pour un carnet ?
Il jeta la barquette vide à la poubelle et récupéra ses lunettes, qu’il chaussa, avant de prendre le carnet et de l’ouvrir. Pas de nom, d’adresse ou de numéro sur la première page. Rien. Si ce n’est ces pattes de mouches. A quoi bon écrire si petit ? Il le rapprocha de son visage pour tenter de lire quelque chose.
Un journal intime. D’une ado en plus. Rien de bien passionnant. Pas vraiment une bonne lecture enrichissante. Contrairement au reste de sa bibliothèque. Il leva d’ailleurs les yeux pour la regarder. Une pile assez importante de livres à lire s’entassait sur le dessus du meuble. Qu’il reportait toujours à plus tard. Il reposa le carnet et alla prendre un bouquin avant de s’installer dans le canapé. Charles-Edward sauta sur ses genoux et se roula en boule en ronronnant.
*
Durant la nuit, il avait rêvé d’une jeune fille aux longs cheveux noirs et aux yeux verts. En se réveillant, il s’était souvenu que c’était à ça que ressemblait la fille assise en face de lui dans le train. Celle qui avait oublié le carnet. Maintenant qu’il y pensait, elle avait quelque chose de familier, mais il ne savait pas quoi. Il n’arrivait pas à y mettre le doigt dessus.
Il haussa les épaules et s’assit au bord du lit, mettant les pieds dans ses chaussons. Charles-Edward était déjà là, tournant en rond tout en miaulant pour avoir ses croquettes. C’est vrai qu’il avait oublié de remplir sa gamelle la veille. Trop fatigué. L’air de la campagne ne lui allait pas, il persistait à le dire. Trois jours là-bas et il avait l’impression de ne pas avoir dormi depuis une semaine.
Tout en secouant la tête il se leva et marcha jusqu’à la cuisine pour nourrir le chat. Après quoi il ouvrit le frigo pour prendre un carré de beurre, un placard pour récupérer le paquet de biscottes et le pot de confiture, un tiroir pour un couteau et une cuillère et s’assit pour déjeuner.
Charles-Edward sauta aussitôt sur la table. Ce chat était un ventre sur patte pensa-t-il en tartinant sa première biscotte. D’abord le beurre, répartit uniformément, puis la confiture, avec tout autant de minutie. Il mâchonna une bouchée en se demandant où il avait bien pu voir cette fille. Ou en quoi elle lui semblait familière. Tout en réfléchissant, il regardait le chat en train de faire sa toilette, toujours sur la table, et le carnet juste à côté. Bon, après tout, il n’avait pas grand-chose de mieux à faire aujourd’hui. Il pouvait bien lire quelques pages, peut-être que ça répondrait à sa question. Et peut-être qu’elle aurait écrit son nom ou quelque chose susceptible de pouvoir la retrouver pour le lui rendre.
Certes, un journal intime ne devait pas être lu par une tierce personne, mais après tout, elle n’aurait pas dû l’oublier dans le train. Qu’elle idée de perdre ce genre de chose, franchement. Et elle n’avait pas vérifiée qu’elle ne laissait rien derrière elle ? Ce n’était pas la première chose à faire quand on quittait un endroit ? En tout cas, c’était la première chose que lui faisait.
Quand il eut terminé sa biscotte, le chat s’était couché sur le carnet. La lecture attendrait alors. De toute façon, il avait une douche à prendre. Il aurait largement le temps après. Il débarrassa la table, fit la vaisselle, toujours la faire tout de suite après manger, sinon ça traine des jours dans l’évier, et alla s’enfermer dans la salle de bain. Il se demanda vaguement ce que pouvait bien raconter cette fille dans ce journal. Comme à chaque fois, Charles-Edward le rejoignit quand il fut sous l’eau. Ce chat était des plus étranges, vraiment. Il ressortait toujours trempé, se secouait dans la salle de bain, envoyant de l’eau partout, et allait se faire sécher sur un radiateur ou sur l’avancé qui était censé être un balcon quand il faisait beau. Il s’y étendait de tout son long et s’endormait en ronflant.
Après sa douche, et avoir aidé le chat à monter sur le radiateur, il eut tout le loisir de s’attaquer au journal, assis sur son canapé. Rien de bien intéressant comme il l’avait pressenti. La vie banale d’une lycéenne banale, avec ces soucis qui lui semblent être le bout du monde et qu’elle pense être la seule à avoir. Il était passé par là aussi, bien qu’il eût évolué plutôt vite par rapport à ses congénères.
Il passa quelques pages. La voilà qui entrait à l’université. A la Sorbonne et à Paris qui plus est ! Comme lui. Un peu plus intéressant. Avec ses contacts qu’il avait toujours là-bas, la trouver pouvait être plus simple qu’il ne l’avait pensé.
On toqua à la porte. Il fronça les sourcils, glissa l’un des liens en cuir entre les pages en guise de marque page, posa le carnet sur la table basse et alla ouvrir.
Son voisin Louis se tenait sur le seuil avec un petit papier à la main, et il se doutait de quoi il s’agissait. Des courses. A quatre-vingt-dix ans, le vieillard ne s’aventurait plus en dehors de son appartement, si ce n’est pour traverser le couloir pour lui demander des courses de temps en temps. Étrangement, l’homme venait toujours quand lui aussi avait besoin de ravitaillement.
Il lui prit la note et lui assura qu’il aurait ses courses dans l’après-midi au plus tard. Son voisin le remercia et retourna lentement jusqu’à son appartement. Quand il eut enfin fermé la porte à double tour, il ferma lui aussi la sienne et gagna la cuisine. Il récupéra sa propre liste aimantée à son frigo et la glissa avec celle de Louis dans sa sacoche. Autant y aller maintenant, à cette heure-ci il n’y aurait pas grand monde. Il prit son cabas à roulettes, enfila sa veste et sortit.
La supérette n’était qu’à quelques pas de l’immeuble et il ne fallait pas grand-chose, aussi ne s’était-il pas écoulé plus d’une heure quand il revint chez lui. Il s’occupa d’abord de ranger ses courses avant de traverser chez son voisin. Sur son radiateur, Charles-Edward leva la tête, dépité qu’il sorte à nouveau. Il s’était déjà absenté durant plus de trois jours, et c’était vraisemblablement trop.
— Je reviens vite ! lui dit-il en refermant la porte.
Après quoi il alla chez Louis, lui rangea ses courses comme il avait l’habitude de le faire et accepta de boire un thé pendant que le vieillard lui racontait sa vie. La guerre, sa femme, ses enfants, son travail à l’usine… Souvent la même chose, mais il était plaisant de l’entendre parler autant. Il s’était toujours dit qu’il devrait prendre des notes pour faire ses mémoires. Ou l’enregistrer. Il oubliait toujours de le faire.
Il finit par accepter son invitation à déjeuner. Ça lui ferait au moins un vrai repas dans la semaine. Car lui-même n’était pas vraiment doué pour la cuisine. Il se contentait souvent de nourriture préparée. Un bon petit plat n’était donc pas de refus. Charles-Edward pouvait bien attendre une heure de plus.
Il lui parla du carnet qu’il avait récupéré dans le train et Louis fut tout de suite intéressé. Il aimait bien le fait que des jeunes écrivent encore sur du papier et pas seulement sur leur téléphone ou leur ordinateur. De son temps, les gens s’envoyaient tout le temps des cartes postales et des lettres. C’était beaucoup moins impersonnel que les sms ou les mails. Il n’avait pas tort.
Quand il rentra finalement, il s’attela au ménage jusqu’au soir avec la télé en fond sonore. Il aimait bien faire du propre, ça le détendait, lui permettait de réfléchir aussi. Généralement, le temps passait plus vite qu’il ne le pensait. Comme ce soir-là, où ce fut les informations qui lui firent prendre conscience qu’il était déjà vingt heures.
Il rangea ces chiffons et entreprit de se faire chauffer une soupe sous l’œil de Charles-Edward. Il sortit un bol supplémentaire pour le matou qui aimait bien le potage, même si elle était en brique. Il s’en léchait déjà les babines. Bien entendu, il aurait fallu le mettre au régime car il était un peu trop gros. Mais il n’arrivait pas à lui refuser certains petits plaisirs de temps en temps. C’était plus fort que lui.
Il éteignit le gaz et il allait servir la soupe quand la présentatrice du journal parla d’une disparition. Ou plus exactement d’un suicide. Il leva la tête vers la télé et une photo s’afficha. Un joli visage aux yeux verts et aux cheveux noirs emplit l’écran.
Son regard se porta sur le petit carnet, toujours sur le coin de la table basse.