Assise sur le sol de béton, adossée à un pilier métallique, les genoux relevés, elle dodelinait de la tête et clignait lentement des yeux, comme si elle éprouvait des difficultés à se concentrer sur le monde qui l’entourait.
— … pas certain…
— …devoir la…
— …comprends pas…
Un visage apparaissait par intermittence devant elle, mais elle ne parvenait pas à le fixer suffisamment longtemps pour le reconnaître.
— … te réveiller.
Une vive brûlure à la joue gauche lui fit écarquiller les yeux et elle sentit ses larmes couler. Nouvelle brûlure de l’autre côté, qui termina de la réveiller. Sa respiration s’excellera brusquement, en même temps que l’homme accroupi face à elle souriait cruellement et qu’elle comprit.
La panique la submergea et elle voulut reculer mais ce heurta au pilier, tandis que l’homme se redressait.
— Les choses sérieuses vont pouvoir commencer.
Elle ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit, sa gorge était trop serrée, elle avait du mal à respirer. Ses yeux roulaient en tous sens pour tenter de voir où elle se trouvait, malgré la pénombre, mais elle ne distinguait que le sol en béton à perte de vue et des piliers métalliques.
Une main enserrant son bras la fit sursauter et elle fut hissée sur ses pieds, nus, avant qu’on ne la pousse en avant, vers une porte grande ouverte. Elle trébucha, se rattrapa au montant, se coupant une main sur la taule, et elle fut dehors. A quelques mètres de là où elle se tenait, des bois, aussi loin que portait son regard. Baignés par la pleine lune, ils semblaient encore plus effrayants, malfaisants.
Nouvelle poussé dans le dos, qui cette fois l’envoya au sol, à genoux. Elle se redressa, regarda derrière elle et c’est là qu’elle les vit. Ils étaient presque une dizaine, devant ce hangar abandonné, ombres menaçantes dans la nuit.
Quelque chose bougea sur sa droite et elle constata qu’il s’agissait d’une autre fille, pieds nus elle aussi et tout autant déboussolée. Elles se regardèrent de leurs yeux écarquillés, ne comprenant pas l’une comme l’autre ce qui était en train de leur arriver.
— Maintenant, courez. Vite.
Elle regarda l’homme qui venait de la pousser sans comprendre, le cerveau encore engourdi. Un coup de feu retentit, les faisant toutes deux sursauter.
— Courez ! hurla-t-il.
Alors elle courut en direction des bois, son cœur battant si fort qu’elle n’entendait que lui, ses pieds écorchés par le sol irrégulier. La fille qui détalait à côté d’elle ne vit que trop tard la branche qui dépassait d’un tas de feuilles et elle plongea en avant, glissant sur plusieurs mètres. Elle courut jusqu’à elle pour l’aider à se redresser mais dû s’arrêter avant pour vomir de la bile. La tête lui tournait tandis qu’elle comprenait peu à peu ce qui était en train de lui arriver. De leur arriver.
Courbée en deux, les mains sur les genoux, elle prit quelques secondes pour se reprendre avant d’aider l’autre fille à se relever et elles se remirent à cavaler droit devant. Elles ne savaient pas où elles allaient mais elles savaient une chose : il fallait fuir. Fuir pour leur échapper. Fuir pour vivre. Elles ne sentaient déjà plus la brûlure de leurs pieds abîmés, concentrées sur un seul but : vivre.
Un cri de terreur leur échappa quand elles entendirent au loin résonner un cor. Les prédateurs étaient en chasse, et elles étaient les proies. Elles poussèrent sur leurs jambes déjà brûlantes sous l’effort pour accélérer encore. Combien avaient-elles d’avance ? Ce pouvait être une minute comme une heure, le temps semblant s’étirer indéfiniment dans cette forêt de l’horreur.
Soudain, un craquement, et leur cœur s’arrête, mais ce n’est qu’un cerf effrayé qui les dépasse à vive allure. L’autre fille a perdu son élan et se stop, les mains sur les hanches et peinant à reprendre son souffle.
— Il faut continuer, ils vont nous rattraper !
Elles reprennent leur course difficilement, d’autant que les souvenirs reviennent au fur et à mesure que la drogue s’évapore. La confiance, difficilement donnée, anéantit en quelques secondes, les espoirs, envolés, la dure réalité et la chute, douloureuse.
Il faut pourtant continuer, puiser dans ses forces et pousser son corps à son maximum. Pour vivre. Elles ne se font aucune illusion quant à leur sort s’ils les attrapent.
Droit devant, un arbre immense leur barre la route. Elles se séparent, chacune le contournant par un côté. Nouveau craquement, sinistre celui-là, suivi d’un cri perçant qui la fait trébucher et rouler dans un ruisseau boueux. Poisseuse, elle rampe jusqu’au bord du talus. L’autre fille est par terre, l’une de ses jambes formant un angle étrange avec le reste de son corps.
— Pitié, sanglote-t-elle. Pitié épargnez moi.
Elle se redresse légèrement et constate que quelqu’un est en face de l’autre. Un des hommes, qui laisse échapper un son étrange avant de se tordre.
— S’il vous plaît. Je ferai ce que vous voudrez. Je vous en supplie.
Il se tient là, éclairé par un rayon de lune tandis que son corps se disloque, se remodèle, change de forme. Elle croit halluciner quand elle voit son nez et sa bouche s’allonger pour former une gueule animale et se mettre à pousser des grognements gutturaux.
Mais elle n’attend pas de voir la suite pour redescendre dans le ruisseau et prendre ses jambes à son cou, pour courir jusqu’à en perdre haleine. Quand elle estime s’être assez éloignée, elle sort et continue dans son élan. Lorsque un hurlement déchire la nuit, elle ne s’arrête pas, même si sa vue est troublée par les larmes qui coulent sur ses joues. Les cris continus de résonner dans la nuit avant de brusquement s’interrompre. Alors elle accélère, se prend le pied dans une branche et tombe tête la première dans une rivière.
La plainte d’un loup brise le brusque silence et elle s’empresse de traverser l’eau glacée. Quand elle arrive de l’autre côté, elle est transi de froid mais reprend sa course, difficilement. Ses jambes ne veulent plus avancer, elle claque des dents, perds l’équilibre, se redresse et continue. Elle reprend peu à peu de la vitesse et la voilà à nouveau courant dans les bois.
Jusqu’à ce qu’elle s’étale brusquement de tout son long et se cogne la tête par terre. Elle met du temps à émerger, sonnée. Elle à l’impression d’être à nouveau dans le hangar, sauf que cette fois, quand elle se redresse enfin, ses yeux ne rencontrent pas les piliers métalliques mais des yeux jaunes. Plusieurs. Elle se relève d’un bond, regarde autour d’elle. Partout, son regard se pose sur des paires d’yeux jaunes et des babines retroussées sur des crocs menaçants.
Elle est dans une petite clairière baignée par les rayons de la lune et cernée par une dizaine de prédateurs. Ils la fixent, leur corps difforme immobile et pourtant prêt à bondir. Sur elle. Mais elle ne partira pas sans se battre. Lentement elle se baisse et ramasse une grosse branche qu’elle tient à deux mains avant de se camper sur ses pieds.
— Où est-ce que tu es !? crie-t-elle.
Le son de sa propre voix se répercutant sur les arbres alentour la fait sursauter. L’une des bêtes s’avance et elle tente de discerner ses traits. Elle ne reconnaît pourtant rien de l’homme qui l’a tenu dans ses bras, embrassé, fait rire. Le premier homme à qui elle a donné sa confiance, à qui elle s’est abandonnée, qu’elle a aimé.
Il n’est plus qu’un être difforme, moitié homme moitié loup, affichant maintenant sans gêne toute sa cruauté. Elle revoit son horrible sourire dans le hangar et une larme roule sur sa joue, suivie d’une autre. La colère la submerge soudain et elle se jette avec un cri sur l’animal face à elle.
Elle l’a surpris, si bien qu’elle a le temps de lui asséner un coup de branche en pleine tête, l’envoyant au sol. Mais les autres poussent alors un hurlement sauvage en se précipitant sur elle. Elle réussit à en toucher quelques-uns, mais ils sont trop nombreux, elle se fait submerger.
Les crocs la transpercent, la déchiquettent, lui broient les os. Pourtant elle ne sent rien. Allongée sur le dos, ses yeux fixent la lune tandis que les bêtes continuent leur macabre besogne et que la dernière étincelle de vie la quitte.
