Quand j’ouvris les yeux, je sentis tout de suite que quelque chose n’allait pas. Les rayons de la lune n’auraient pas dû me paraître aussi lumineux. La caresse des draps sur ma peau n’aurait pas dû être si douce. L’odeur de mon shampooing qui imprégnait l’oreiller n’aurait pas dû être si forte. Je me redressai et le drap glissa sur mon corps nu et recouvert de poils. De poils !?
Je lâchai un petit cri et sautai hors du lit, totalement paniqué. Mes pieds se prirent dans le tapis et je m’étalai lamentablement de tout mon long, me cognant au passage le nez sur le plancher. Je relevai la tête et rencontrai un reflet dans le miroir.
Des yeux jaunes ambrés avec une pupille fendue à la verticale me fixaient sans ciller. Je me redressai, et l’animal en fit de même. Ce fut quand j’ouvris la bouche pour parler que je compris que ce reflet, c’était le mien. D’où ma nouvelle pilosité. J’étais un renard !!
Si mon corps était resté le même et c’était simplement recouvert de poils roux et blancs à certains endroits, on ne pouvait en revanche pas du tout reconnaître mon visage, qui était remplacé par une vraie tête de renard ! J’avais de petites oreilles triangulaires, un long museau terminé par une truffe noire, d’où coulait un peu de sang, et quand j’ouvris la gueule, je pus constater qu’elle était armée de tout un tas de dents bien pointues. Je me tournai brusquement pour pouvoir regarder l’arrière de mon corps dans le miroir. Une longue queue touffue se balançait derrière mes jambes.
Ok. J’étais très certainement en train de rêver. Je ne pouvais pas être un renard. C’était impossible pas vrai ? Je voulus me pincer le bras pour vérifier mais de longues griffes m’écorchèrent la peau, et je glapis sous la douleur. Un mince filet de sang macula mes poils. Un temps pour le rêve.
Comment est-ce que j’allais bien pouvoir aller au travail le lendemain ? Et en cours le lundi ? Comment est-ce que j’allais faire pour manger avec des dents pareilles ? Peut-être que c’était réversible après tout ! Je m’étais peut-être transformé parce que c’était la pleine lune !
Je me précipitai à la fenêtre, manquant de peu m’encombrer dans un tas de vêtements sales qui traînait par là, pour constater que non, ce n’était pas la pleine lune. Elle se limitait même à un tout petit croissant à peine visible. Tant pis pour cette théorie. Cependant, il pouvait y avoir tout un tas d’autres raisons pour lesquelles j’avais viré poilu.
Il fallait d’abord que je me calme. Paniquer n’allait m’avancer à rien. Mais il fallait que je sorte. Je me sentais trop à l’étroit dans ma chambre, comme pris au piège. Après tout, je ne risquais pas grand-chose à sortir dans le jardin à l’arrière de la maison. Il donnait sur les bois et personne ne se baladerait à cette heure-ci de la nuit. J’allais récupérer un short dans ma commode histoire de ne pas sortir nu. Je ne pus pas l’enfiler correctement à cause de la queue mais ça irait. Il cachait l’essentiel.
La porte se referma derrière moi et je fus assailli d’une myriade de sons et d’odeurs au point que ça en fut douloureux. Le bruissement des feuilles dans les arbres, les battements d’ailes des chauves-souris, les petits rongeurs dans les bois quelques mètres plus loin… La nature grouillait de vie ! Je sentais d’ici les poubelles qui se trouvaient de l’autre côté de la maison, au bout du chemin, l’odeur des feuilles qui tapissaient le sol de la forêt, celle de la terre en dessous… Mais surtout, un arôme de nourriture très appétissant dont j’entendais également battre le petit cœur. Je fis un pas hésitant vers les bois, peu sûr de ce que j’étais en train de faire.
Un rire tonitruant résonna dans la nuit, provoquant l’envol de quelques oiseaux nocturnes et me faisant bondir de peur.
— Je n’y crois pas ! Tu as mis un short ?
Je regardai de tous côtés, paniqué, avant de voir quatre silhouettes venir vers moi. Même s’ils étaient encore enveloppés par l’obscurité, j’arrivai parfaitement à voir qu’il s’agissait d’hommes renards, comme moi. Pas possible !
— Tu ne te trouve pas un peu ridicule comme ça ?
C’était une femme qui venait de parler. Je m’empressai de détourner le regard quand je constatais qu’elle était nue. Son corps avait beau être recouvert d’un magnifique pelage roux, on distinguait très bien ses courbes et sa poitrine généreuse.
— Début de nuit difficile à ce que je vois, fit celui que je supposai être le chef en désignant mon nez et mon bras.
Les trois hommes et la femme s’étaient plantés devant moi. Tout ça avait l’air d’être totalement normal pour eux. Comme si ça coulait de source de se balader nu et à moitié renard.
— Je ne comprends pas-
— Ça, on a bien vu, se moqua l’un d’eux.
Déjà, j’avais réussi à parler. C’était un bon début. Je n’appréciais en revanche pas spécialement le ton qu’ils prenaient et leurs grands airs. Mais j’étais quelqu’un de plutôt introverti et timide, alors je la bouclai.
— Vous avez fini de le tourmenter ?
Je sursautai et poussai un glapissement de surprise, provoquant l’hilarité générale. Un homme marchait tranquillement dans notre direction et contrairement à nous, c’était réellement un homme. Enfin, il n’avait pas une tête de renard quoi. Mais il était nu.
— Excuses les Adrian.
Je tiquai.
— Comment est-ce que vous connaissez mon prénom ?
Il se contenta de sourire et je vis son torse musclé se recouvrir peu à peu de poils roux foncés. Quand je levai les yeux vers son visage, il était en train de se restructurer. Ses os semblaient se casser pour se remodeler autrement, adoptant peu à peu la forme d’une tête de renard. Je regardai le processus, fasciné. Quand il eut terminé, il s’ébroua.
— Je vais tout t’expliquer Adrian, inutile de paniquer.
Vraisemblablement, ma panique se voyait très clairement sur ma face de canidé. Super.
— Ce changement est tout à fait normal et tu ne resteras pas sous cette forme. Comme tu as pu le constater, nous pouvons la contrôler à loisir.
— Avec de l’entraînement, ajouta la femme derrière lui.
Il la fusilla du regard et reporta son attention sur moi.
— Il te faudra certes un peu d’entraînement mais tu vas y arriver.
— Quand ?
— Pas dans l’immédiat.
— Demain ? Je dois aller travailler.
— Je te conseille d’appeler ton patron pour lui dire que tu es malade. Tu risques d’être trop fatigué pour aller travailler.
Fatigué. Pas toujours coincé sous cette forme. Je soupirai de soulagement. C’était la première bonne nouvelle de la soirée. Ça, et le fait que je n’étais pas seul.
— Ça n’explique pas comment vous me connaissez et pourquoi je suis comme ça.
— Nous te surveillons depuis longtemps.
Rassurant dans le genre stalkers…
— Ceux de notre espèce se transforment à l’âge de vingt-cinq ans. Normalement il n’y a pas de surprises mais-
— Mes parents sont décédés et j’ai été placé en famille d’accueil, le coupai-je. Et ils n’ont pas eu le temps de me parler de ça.
Il hocha la tête.
— Exactement. Tes parents avaient choisi de vivre en retrait de notre espèce. C’est pour cette raison que nous n’avons pas pu te récupérer et t’éviter les familles d’accueils.
— Vous auriez pu venir m’en parler avant.
— Parce que tu nous aurais crus ? fit la femme.
Je la regardai en m’efforçant de ne pas laisser mes yeux dériver ailleurs que sur son visage. Je remarquai que son pelage était légèrement plus clair que celui des hommes.
— Peut-être pas, avouai-je.
— Quoi qu’il en soit, bienvenu dans le clan ! repris le chef. Et maintenant, à table.
Et ils s’élancèrent tous dans les bois. Je les suivis, mu par un instinct primitif, toute inquiétude envolée.
